![[dossier] Attack on Titan et la question du génocide Un enfant en pleurs retenu par plusieurs mains face aux Titans du Grand Terrassement dans la saison finale d’Attack on Titan.](https://im-a-collector.com/wp-content/uploads/2026/08/imacollector-dossier-attack-on-titan-genocide-cover-OK-960x560.jpg)
![[dossier] Attack on Titan et la question du génocide Un enfant en pleurs retenu par plusieurs mains face aux Titans du Grand Terrassement dans la saison finale d’Attack on Titan.](https://im-a-collector.com/wp-content/uploads/2026/08/imacollector-dossier-attack-on-titan-genocide-cover-OK-960x560.jpg)
Attack on Titan raconte un monde qui apprend à haïr. Retour sur la propagande, la peur, la mémoire et les mécanismes qui finissent par rendre la disparition de l’autre pensable.
Lorsque le Grand Terrassement commence, Attack on Titan – Shingeki no Kyojin semble avoir atteint un véritable point de non-retour dans la violence. Eren est prêt à écraser presque toute l’humanité extérieure à Paradis pour protéger son île natale. Et cette décision folle est le fruit d’une longue réflexion et d’une analyse de tous les choix qui lui ont été donnés.
Bien avant cela, Hajime Isayama nous montre des enfants qui apprennent à appeler d’autres êtres humains des « démons », des populations séparées les unes des autres par des murs ou des grillages, des crimes horribles transmis comme un héritage, des récits contradictoires du passé et des personnages progressivement convaincus que leur propre survie dépend uniquement de la disparition des autres.
Ce dossier propose une analyse d’Attack on Titan – Shingeki no Kyojin à partir d’une question simple : comment en arrive-t-on à penser que l’autre doit disparaître ?
Pour essayer d’y répondre, je remonte le chemin qui précède le Grand Terrassement afin de comprendre comment une société peut progressivement en arriver là : classer les individus, les séparer, fabriquer une représentation de l’ennemi, transmettre la peur, rendre certaines violences acceptables et, finalement, considérer la disparition d’un groupe comme une solution.
Mon objectif n’est pas de chercher un équivalent exact de Mahr, des Eldiens ou de Paradis dans notre monde. Je cherche plutôt à comprendre les mécanismes que la série met en scène en les confrontant à des recherches en histoire, en psychologie sociale et en sociologie, ainsi qu’à plusieurs événements historiques documentés et établis.
2009 — Hajime Isayama commence la publication de Shingeki no Kyojin dans le Bessatsu Shōnen Magazine.
2013 — Début de l’adaptation animée. Le monde d’Attack on Titan semble encore se limiter aux murs et à la lutte de l’humanité contre les Titans.
2020 — The Final Season commence par nous présenter Mahr. Gabi, Falco et les candidats Guerriers permettent de découvrir le conflit depuis l’autre côté de la mer.
2021 — Le manga s’achève avec son chapitre 139, après près de douze années de publication.
2023 — L’adaptation animée s’achève à son tour avec la conclusion du Grand Terrassement et du parcours d’Eren.
Entre ces dates, notre compréhension du conflit change profondément. Derrière la lutte contre les Titans apparaissent progressivement Mahr, les Eldiens et Paradis, mais aussi des questions de discrimination, de propagande, de mémoire, de vengeance et de génocide. Ce dossier revient sur ces différents thèmes pour comprendre comment la série construit, étape après étape, le cycle de violence qui conduit au Grand Terrassement.
Plutôt que de chercher une explication unique ou même commune à la violence que l’on découvre dans Attack on Titan – Shingeki no Kyojin, ce dossier cherche plutôt à suivre les différentes étapes du processus. Ainsi, chaque chapitre découle d’une question posée par l’œuvre avant de la confronter à ce que l’Histoire et les sciences sociales peuvent nous apprendre.
Eren veut écraser presque toute l’humanité située à l’extérieur de Paradis. Pourtant, l’ampleur du massacre ne suffit pas à définir juridiquement un génocide. Ce premier chapitre revient sur Mahr, le projet de Zeke et le Grand Terrassement pour comprendre ce qui distingue un génocide d’un massacre, d’une extermination ou d’un crime contre l’humanité, et surtout pourquoi l’intention de faire disparaître un groupe est au cœur de cette définition.
Lorsque Gabi Braun apparaît, elle n’a encore jamais rencontré un seul habitant de Paradis. Pourtant, elle les considère déjà comme des « démons » et souhaite participer à leur extermination. Ce deuxième chapitre cherche à comprendre comment une catégorie peut finir par prendre le pas sur les individus, et pourquoi la rencontre avec ceux que l’on croyait connaître peut, parfois, faire évoluer cette vision.
Reiner grandit dans une société qui lui apprend que sa naissance eldienne est déjà un problème. Devenir Guerrier représente alors une possibilité de prouver que lui et sa famille font partie des « bons » Eldiens. À travers son parcours, ce chapitre cherche à comprendre comment une personne peut intérioriser la discrimination dont elle est elle-même victime, jusqu’à vouloir se distinguer de ceux qui lui ressemblent pour être enfin acceptée.
Gabi, Reiner ou Grisha n’ont jamais participé aux crimes de l’ancien Empire eldien. Pourtant, ils grandissent dans un monde où ce passé continue de déterminer la manière dont les Eldiens sont perçus et traités. Ce chapitre cherche à comprendre comment une culpabilité peut se transmettre d’une génération à l’autre, comment des mémoires opposées entretiennent un conflit et jusqu’où les descendants peuvent être tenus responsables des actes de leurs ancêtres.
À Revelio, Willy Tybur révèle une partie de la véritable histoire de l’ancien Empire eldien avant de désigner Eren Jäger et Paradis comme une menace pour le monde. Son discours permet d’étudier comment des faits réels peuvent être sélectionnés, organisés et racontés pour donner un sens particulier au présent, mais surtout comment la peur d’un danger peut progressivement rendre la violence contre tout un groupe acceptable.
Pendant des générations, les habitants de Paradis ignorent presque tout du monde extérieur. Lorsqu’ils le découvrent, ils comprennent aussi qu’une partie de ce monde souhaite leur disparition. Ce chapitre cherche à comprendre comment la peur de disparaître peut réduire progressivement les solutions que l’on juge possibles, jusqu’à faire apparaître une violence extrême comme un moyen légitime de protéger son propre groupe.
Eren traverse la mer, rencontre ceux qu’il considérait autrefois comme ses ennemis et comprend qu’ils ne sont pas fondamentalement différents des habitants de Paradis. Il sait également ce que provoquera le Grand Terrassement. Ce chapitre cherche à comprendre comment quelqu’un peut reconnaître l’humanité de ses victimes, savoir que ce qu’il s’apprête à faire est atroce et continuer malgré tout à considérer leur destruction comme la seule solution possible.
Zeke ne cherche pas à massacrer directement les Sujets d’Ymir. Son projet consiste à empêcher toute nouvelle naissance afin que leur peuple disparaisse progressivement avec le pouvoir des Titans. Ce chapitre s’intéresse à une autre manière de rendre la disparition d’un groupe acceptable : non plus la présenter comme une vengeance ou une victoire, mais comme une solution supposément rationnelle, voire bienveillante, à une souffrance que l’on considère comme impossible à résoudre autrement.
Levi voit mourir ses camarades, perd Erwin et poursuit Zeke après les massacres dont celui-ci est responsable. Pourtant, sa haine reste dirigée vers un individu plutôt que vers le peuple auquel il appartient. Son parcours permet ainsi de poser une question essentielle : pourquoi certaines personnes frappées par une violence extrême continuent-elles à distinguer les responsables de ceux qui leur ressemblent, là où d’autres finissent par étendre la culpabilité à tout un groupe ?
Gabi change, Reiner découvre l’humanité de ceux qu’il devait combattre et Levi refuse d’étendre sa vengeance à tout un peuple. Eren montre pourtant que connaître l’autre ne suffit pas toujours à empêcher sa destruction. Ce dernier chapitre cherche donc à comprendre ce qui peut permettre de ne pas transmettre la haine reçue, mais aussi pourquoi rencontrer, comprendre et même reconnaître l’humanité de l’autre ne suffit pas toujours à interrompre durablement le cycle de la violence.
À travers ses personnages, Attack on Titan – Shingeki no Kyojin permet d’observer différentes étapes d’un même processus. Tous ne pensent pas de la même manière et leurs trajectoires ne sont pas similaires, mais chacun d’entre eux me permet d’éclairer une partie du chemin qui conduit de la peur de l’autre à sa possible disparition.
| Personnage | Ce que son parcours permet d’étudier |
|---|---|
| Gabi Braun | Comment une société peut apprendre à quelqu’un à haïr un groupe qu’il n’a jamais rencontré, jusqu’à faire de cette représentation une évidence. |
| Reiner Braun | Comment une personne peut intérioriser la discrimination dont elle est victime et chercher à prouver qu'elle mérite d'être acceptée en se distinguant de son propre groupe |
| Willy Tybur | Comment un récit politique peut organiser les faits, la mémoire et la peur pour construire une menace commune. |
| Zeke Jäger | Comment la disparition d’un peuple peut être présentée non comme une vengeance, mais comme une manière de mettre fin à la souffrance. |
| Eren Jäger | Comment la destruction de l’autre peut devenir acceptable au nom de la protection des siens, même lorsque son humanité est pleinement reconnue. |
Attack on Titan – Shingeki no Kyojin ne remplacera jamais un livre d’histoire, une recherche universitaire ou le témoignage de ceux qui ont vécu les événements auxquels ce dossier fera référence.
Cependant, la fiction possède une autre force assez incroyable, celle de nous faire observer un mécanisme avant même que nous sachions le nommer.
Ainsi, lorsque nous rencontrons Gabi, nous savons déjà que les habitants de Paradis ne correspondent pas aux « démons » qu’elle imagine. Lorsque Reiner découvre ceux qu’il devait combattre, nous avons nous-mêmes vécu plusieurs chapitres (ou saisons) à leurs côtés. Et lorsque le Grand Terrassement commence, nous avons observé ou lu pendant des heures les événements qui ont progressivement conduit à cette ultime décision.
Je ne veux pas que la série explique l’Histoire. Lorsque j’ai commencé ce dossier, mon idée était simple : partir des questions posées par la fiction pour essayer de comprendre des mécanismes que les historiens, les psychologues, les sociologues et les juristes étudient et tentent d’expliquer et de comprendre dans notre propre monde.
Attack on Titan – Shingeki no Kyojin aborde notamment la liberté, la guerre, la transmission de la mémoire, la vengeance, la discrimination, la propagande, la responsabilité collective et le cycle de la violence. La série s’intéresse particulièrement à la manière dont différents groupes construisent leur représentation de l’ennemi et justifient progressivement leurs propres violences.
Le cycle de la haine constitue l’un des thèmes centraux de la dernière partie d’Attack on Titan – Shingeki no Kyojin. Les violences commises par les générations précédentes nourrissent les peurs et les violences des suivantes, jusqu’à donner à chaque camp des raisons de considérer ses propres actes comme une réponse à ceux de l’autre. Plusieurs personnages cherchent néanmoins à sortir de cette logique.
Attack on Titan – Shingeki no Kyojin utilise des images, des situations et des mécanismes pouvant évoquer différentes périodes historiques, mais son univers reste une construction purement fictionnelle. Il est donc possible d’étudier certains mécanismes à partir de travaux historiques sans chercher une correspondance exacte entre Mahr, les Eldiens, Paradis et des peuples ou États réels.
Assimiler directement les Eldiens aux Juifs pose plusieurs problèmes car même si certains éléments visuels ou politiques d’Attack on Titan – Shingeki no Kyojin peuvent évoquer l’histoire de l’antisémitisme et de la Shoah, les Eldiens possèdent eux aussi une histoire et des caractéristiques surnaturelles propres à l’univers d’Isayama. Ce dossier compare donc des mécanismes de discrimination ou de persécution plutôt que des peuples.
Pour chaque article, le point de départ reste la série Attack on Titan – Shingeki no Kyojin elle-même.
Je reviens en priorité au manga de Hajime Isayama, à l’édition française officielle et à l’adaptation animée. Les chapitres et dialogues sont vérifiés lorsque l’interprétation dépend précisément de ce qu’un personnage dit, croit ou comprend à un moment donné du récit.
Ces éléments sont ensuite confrontés à différents types de sources : travaux universitaires en psychologie sociale, sociologie et histoire, publications consacrées aux génocides et aux violences de masse, documents des Nations unies, décisions de juridictions internationales et ressources produites par des institutions mémorielles.
Il y a ainsi trois niveaux de lecture :
L’objectif n’est jamais de chercher dans l’Histoire une équivalence entre des États, des peuples ou des personnages réels. Il est de comprendre ce que la fiction peut nous pousser à questionner dans le monde réel et ce que nous pouvons apprendre d’une œuvre aussi importante de la pop culture japonaise.