[dossier] Attack on Titan et la question du génocide
Après avoir terminé Attack on Titan – Shingeki no Kyojin , un mot m’est immédiatement venu à l’esprit : « génocide ». Pas seulement à cause du Grand Terrassement, mais aussi à cause de tout ce que l’œuvre construit autour de la disparition des peuples, de la haine transmise de génération en génération, des populations enfermées, déplacées ou simplement condamnées à disparaître. Il y a également ces images : des villes entières écrasées, des destins brisés, des adultes comme des enfants qui périssent, quelles que soient leurs origines ou leur passé. Ainsi, j’aurais pu utiliser ce terme sans le remettre en question. Cela me semblait évident… jusqu’à ce que je commence à chercher ce qu’il signifiait réellement et que je me demande : peut-on véritablement parler de génocide pour qualifier ce que raconte l’œuvre ?
Sommaire
- Un génocide ne se définit pas seulement par le nombre de morts
- Génocide, massacre, extermination, crime contre l’humanité : pourquoi les mots sont importants
- Srebrenica et le Cambodge : deux exemples qui compliquent les choses
- Bosnie (Srebrenica – 1995) : un génocide reconnu
- Cambodge (1975–1979) : un cas complexe
- Avant Eren et Zeke, il y avait déjà Mahr
- Que cherche réellement à faire Eren ?
- Le Grand Terrassement est-il un génocide ?
- Le projet de Zeke : un cas d’école de génocide
- Eren et Zeke : deux visions d’un monde sans l’autre
- Le génocide commence bien avant les massacres
- Sources
Un génocide ne se définit pas seulement par le nombre de morts
Le mot « génocide » n’existait pas avant la Seconde Guerre mondiale. Il apparaît en 1944, sous la plume de Raphaël Lemkin, juriste polonais d’origine juive. Dans Axis Rule in Occupied Europe, il cherche à nommer quelque chose que le vocabulaire de l’époque décrivait mal : il ne s’agissait pas de définir le massacre d’individus, mais bien la destruction organisée d’un groupe humain. Lemkin a construit le terme à partir du grec genos (groupe, peuple) et du suffixe latin -cide (tuer). Pour lui, cette destruction peut s’attaquer aux fondements politiques, sociaux, culturels, économiques, biologiques et physiques d’un groupe.
Ce n’est que quatre ans plus tard, le 9 décembre 1948, que les Nations unies adoptent la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. La définition juridique qui en découle est moins précise que celle de Lemkin, mais va en conserver l’idée centrale : la victime immédiate est un individu, mais la cible véritable est le groupe auquel il appartient.
Pour parler de génocide au sens juridique, il faut donc établir une intention spécifique : détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, en tant que tel.
C’est étrange, mais deux massacres peuvent faire le même nombre de morts et relever de logiques radicalement différentes. Dans un cas, les victimes peuvent être tuées dans une campagne de terreur, une guerre, pour leur orientation politique, ou simplement parce qu’elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Dans l’autre, elles sont attaquées parce que leur appartenance à un groupe suffit à les désigner comme des personnes que l’on souhaite voir disparaître.
Dès lors, le nombre de morts peut être identique, l’horreur entièrement similaire, mais le projet derrière ces morts ne l’est pas.
Un génocide ne signifie pas forcément tuer
La Convention de 1948 prévoit cinq types d’actes susceptibles de constituer un génocide lorsqu’ils sont commis avec l’intention de détruire un groupe protégé :
1. Tuer des membres du groupe ;
2. Leur infliger de graves atteintes physiques ou mentales ;
3. Leur imposer des conditions d’existence susceptibles d’entraîner leur destruction physique ;
4. Empêcher les naissances au sein du groupe ;
5. Transférer de force ses enfants vers un autre groupe.
Cette avant-dernière forme prendra une importance particulière lorsqu’il sera question de Zeke.

Génocide, massacre, extermination, crime contre l’humanité : pourquoi les mots sont importants
Pourquoi ces distinctions sont importantes ? Parce que chaque terme correspond à une réalité juridique et historique différente à savoir :
- Massacre : est un terme descriptif. Il désigne une mise à mort collective importante, mais ne précise pas pourquoi les victimes ont été tuées
- Extermination : en droit international, elle relève du crime contre l’humanité lorsqu’elle prend la forme de conditions de vie volontairement imposées pour provoquer la destruction d’une partie d’une population
- Crime contre l’humanité : recouvre des actes graves (meurtre, extermination, déportation, torture, persécution ou transfert forcé) lorsqu’ils sont commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile
- Génocide : ce mot ajoute une dimension cruciale : l’intention de détruire le groupe lui-même
Ces distinctions peuvent sembler abstraites, mais deux exemples historiques les rendent concrets : Srebrenica et le Cambodge.
Srebrenica et le Cambodge : deux exemples qui compliquent les choses
Bosnie (Srebrenica – 1995) : un génocide reconnu
En juillet 1995, les forces serbes de Bosnie prennent Srebrenica, alors déclarée « zone de sécurité » par les Nations unies. Plus de 8 000 hommes et garçons musulmans bosniaques sont tués (ou portés disparus). Durant la même période, des dizaines de milliers de femmes, d’enfants et de personnes âgées sont expulsés de l’enclave.
Ici, le nombre de morts n’est pas le plus important. Il faut se focaliser sur les objectifs de ces meurtres. Les juridictions internationales ont reconnu les musulmans de Bosnie comme un groupe protégé, dont les musulmans de Srebrenica représentaient une partie importante. De ce fait, les hommes et garçons ont été systématiquement séparés, détenus puis exécutés, tandis que le reste de la population était expulsé.
La destruction des hommes de cette communauté n’était pas une simple résultante de la guerre : elle participait à la volonté expresse de faire disparaître cette communauté de Srebrenica. C’est pour cette raison que le massacre a été juridiquement reconnu comme un génocide (Cour internationale de Justice, arrêt du 26 février 2007).
Ce que nous devons en retenir ici est qu’il n’est pas nécessaire de vouloir tuer chaque membre d’un peuple dans le monde entier. Détruire une partie conséquente du groupe peut suffire.

Cambodge (1975–1979) : un cas complexe
Entre avril 1975 et janvier 1979, le régime khmer rouge impose évacuations forcées, travail harassant, famines, détentions, persécutions et exécutions. Les estimations connues parlent de près de deux millions de morts. Pourtant, toutes ces victimes ne sont pas juridiquement considérées comme des victimes de génocide. Une grande partie de la population a été persécutée selon des logiques politiques, sociales ou idéologiques, qui ne correspondent pas aux quatre groupes protégés par la Convention de 1948 (national, ethnique, racial, religieux).
Cependant, les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens ont retenu la qualification de génocide pour certaines violences dirigées contre des groupes spécifiques, notamment les Vietnamiens et les Chams musulmans.
Cet exemple nous montre qu’un même système criminel peut produire des génocides, des crimes contre l’humanité et des exterminations, sans que chaque victime relève de la même qualification.
Ces deux exemples illustrent une même leçon : l’intention derrière la violence est cruciale. Or, c’est précisément cette intention qui pose question dans Attack on Titan – Shingeki no Kyojin.

Les génocides reconnus depuis 1948
Depuis l’adoption de la Convention sur le génocide, il n’existe aucun chiffre officiel unique recensant tous les génocides.
1975-1979 — Cambodge : génocide reconnu, notamment contre les Vietnamiens et les Chams.
1994 — Rwanda : environ 800 000 morts, principalement parmi les Tutsi.
1995 — Bosnie-Herzégovine (Srebrenica) : plus de 8 000 hommes et garçons musulmans bosniaques assassinés.
Depuis 2017 — Birmanie : accusations de génocide contre les Rohingyas, dans le cadre d’une procédure internationale en cours.
Depuis 2017 — Chine : qualification de génocide retenue par plusieurs États à l’encontre des Ouïghours, notamment par les États-Unis en 2021.
Depuis 2022 — Ukraine : plusieurs institutions évoquent des actes génocidaires à l’encontre des Ukrainiens, dans le cadre d’enquêtes en cours.
Depuis 2023 — Gaza : qualification de génocide retenue par plusieurs organisations à l’encontre des Palestiniens, notamment par la Commission internationale indépendante d’enquête de l’ONU en 2025.
Comme le souligne le United States Holocaust Memorial Museum, un génocide ne se compte pas en morts, mais se définit par l’intention de détruire un groupe.
Avant Eren et Zeke, il y avait déjà Mahr
Quand Attack on Titan – Shingeki no Kyojin nous fait découvrir Mahr, l’idée même de faire d’une population entière un problème existe depuis longtemps.
En effet, les Eldiens vivant sur le continent sont regroupés dans des zones d’internement comme Revelio. Ces derniers portent un brassard qui permet de les identifier, subissent le poids des crimes attribués à leurs ancêtres et doivent constamment prouver qu’ils ne sont pas comme les démons de l’île de Paradis.
Mahr entretient avec eux une relation profondément contradictoire puisque, d’un côté, les Eldiens sont présentés comme dangereux en raison de leur capacité à devenir des Titans et, de l’autre, cette même capacité les rend plus qu’indispensables à la puissance militaire de Mahr.
C’est tout le paradoxe des candidats guerriers comme Gabi, Falco ou des guerriers comme Reiner ou Zeke : devenir un « bon Eldien » signifie servir un système qui continue pourtant à considérer leur peuple comme coupable d’une faute héritée d’un passé qu’ils n’ont jamais connu.
Il est important de souligner que Mahr ne cherche pas à faire disparaître tous les Eldiens. Au contraire, le système a besoin d’eux, de leurs Titans et de leur puissance militaire. Mais Attack on Titan – Shingeki no Kyojin met déjà en avant une chose essentielle : une population peut commencer à être traitée comme un problème collectif bien avant qu’un projet d’extermination voit le jour.
De ce fait, on ne juge plus seulement les individus selon ce qu’ils ont fait. Leur naissance à elle seule suffit à leur attribuer une place, une culpabilité et parfois même une menace. Cette logique devient encore plus visible lorsque Willy Tybur fait de Paradis une menace mondiale : l’île entière devient alors le danger autour duquel Mahr cherche à unir le reste du monde.
Et c’est dans cet environnement-là qu’Eren finit par déclencher le Grand Terrassement.

Que cherche réellement à faire Eren ?
Pendant une grande partie de Attack on Titan – Shingeki no Kyojin, la menace semble venir de Mahr. Ce dernier utilise les Titans comme armes, maintient les Eldiens dans des zones d’internement et participe directement à la guerre contre Paradis. On pourrait donc naturellement imaginer qu’Eren cherche avant tout à détruire cet ennemi précis. Et pourtant, ce n’est pas ce qu’il annonce.
Lorsqu’il s’adresse aux sujets d’Ymir dans le chapitre 123, son objectif dépasse largement le spectre de Mahr : « Les Titans des murs avanceront au-delà de l’île et écraseront les terres extérieures jusqu’à ce que les vies qui s’y trouvent disparaissent. »
Kodansha, éditeur japonais de la série, résume cette partie du récit avec une clarté frappante :
- Tome 31 : « détruire le monde par le Grand Terrassement ».
- Tome 32 : « exterminer l’humanité extérieure à l’île ».
- Tome 33 : « piétiner toutes les terres autres que Paradis ».
La cible d’Eren n’est plus seulement une armée, ni même une nation. Elle devient pratiquement tout ce qui existe de l’autre côté de la mer : des Mahrs, bien sûr, mais aussi des Eldiens, des réfugiés, des enfants, des populations appartenant à des nations rivales de Mahr… et probablement des peuples dont Eren ignore presque tout.
Ramzi incarne cette absurdité de la manière la plus brutale qui soit. Eren le rencontre lors de son séjour à Mahr. Il le voit se faire agresser, va intervenir pour le protéger, comprend sa pauvreté et partage même un moment avec sa famille tout en sachant déjà ce qui va arriver.
Eren sait pertinemment que Ramzi sera tué par le Grand Terrassement. Il en éprouve de la honte, pleure devant lui et lui demande même pardon. Cependant, il continue malgré tout son projet. Ramzi ne représente aucun danger pour Paradis. Il n’a aucune responsabilité dans le conflit entre Eldiens et le reste du monde. Il mourra simplement parce qu’il vit du mauvais côté de la mer. Un dommage collatéral …
Et c’est cet aspect du projet qui rend le Grand Terrassement difficile à caractériser.
Le Grand Terrassement est-il un génocide ?
Eren veut faire disparaître presque toute l’humanité extérieure à Paradis. Mais dans sa croisade, il écrase indistinctement des Mahrs, des Eldiens, des réfugiés et des peuples dont il ignore probablement jusqu’au nom.
Or, comme je l’expliquais un peu plus haut, pour qu’un acte soit qualifié de génocide, il faut qu’il vise un groupe protégé (national, ethnique, racial ou religieux) en tant que groupe. Comme le soulignent Abhijeet Shrivastava et Anujay Shrivastava (2022), le Grand Terrassement pose un défi à la Convention sur le génocide, car sa cible est avant tout géographique (« tous ceux qui vivent hors de Paradis ») plutôt qu’un groupe spécifique.
Ainsi, le Grand Terrassement, bien que d’une violence inouïe, ne correspond pas exactement à la définition de génocide. Il s’apparente davantage à un crime contre l’humanité (extermination massive) ou à une entreprise de destruction de masse, mais sans l’intention ciblée requise par la Convention de 1948.

Le projet de Zeke : un cas d’école de génocide
Zeke, quant à lui, a un projet beaucoup plus précis et personnel : il ne veut pas massacrer les Eldiens. Au contraire, dans sa propre logique, il cherche plutôt à leur éviter une extermination violente. Et son plan est simple : utiliser le pouvoir du Fondateur pour rendre tous les sujets d’Ymir incapables d’avoir des enfants. Les Eldiens déjà en vie pourraient continuer à exister. Ils vieilliraient, puis mourraient naturellement. Simplement, aucun autre Eldien ne naîtrait après eux. La disparition du peuple serait lente, mais définitive.
Zeke imagine même une protection militaire temporaire pour empêcher le reste du monde d’exterminer les générations encore présentes. Son projet n’est donc pas de tuer tous les Eldiens, mais de faire en sorte qu’un jour il n’en existe plus aucun.
Cette distinction explique aussi pourquoi ce dernier considère son projet comme une forme de salut : pour lui, être Eldien signifie porter le poids des Titans, de la haine de Mahr, de la culpabilité historique et d’un conflit sans fin. À ses yeux, la question devient presque logique : « Pourquoi continuer à faire naître des enfants condamnés à reproduire cette souffrance ? » Sa réponse, elle, est radicale : mieux vaut empêcher ces vies d’exister.
Et c’est ici que la Convention de 1948 redevient cruciale. Parmi les cinq actes constituant un génocide figure explicitement : « empêcher les naissances au sein d’un groupe ».
Comme l’a établi le Tribunal pénal international pour le Rwanda dans l’affaire Akayesu (1998), cette mesure peut constituer un génocide si l’intention est de détruire le groupe. Or, dans le cas de Zeke, cette intention est difficile à contredire ou même à nier : il ne cherche pas simplement à réduire le nombre de naissances chez les sujets d’Ymir. Il veut que le dernier d’entre eux meure sans descendance, afin que leur peuple cesse définitivement d’exister.
Aussi dingue que cela puisse paraître, le projet de Zeke remplit les critères du génocide et, assez ironiquement, c’est donc lui, dont le plan ne produit aucun massacre immédiat, qui se rapproche le plus de la définition juridique du génocide.

Eren et Zeke : deux visions d’un monde sans l’autre
Eren et Zeke ne veulent pas la même chose, mais leurs projets personnels aboutissent à une impasse similaire et brutale : la coexistence n’est plus une option.
Zeke pense que l’existence des sujets d’Ymir produit trop de souffrance, pour eux comme pour le reste du monde. Sa solution ? Supprimer progressivement la possibilité même de leur naissance.
Eren, lui, part du principe inverse : être né suffit à légitimer le droit d’exister. Il refuse l’idée de Zeke parce qu’il considère qu’aucun Eldien ne devrait avoir à disparaître simplement parce que le monde les rejette. Mais lorsqu’il applique cette conviction à Paradis, un problème apparaît : pour garantir le droit d’exister des siens, Eren finit par supprimer celui de presque tous les autres.
Les deux frères arrivent donc, par des chemins opposés, à un même point : ils cessent de considérer la coexistence comme une solution possible.
Zeke imagine un monde sans futurs Eldiens alors qu’Eren imagine un monde où presque toute l’humanité extérieure à Paradis a disparu. Et là où le premier transforme l’extinction en acte de compassion, le second transforme l’anéantissement en condition de liberté.
Pire, aucun des deux n’a besoin de croire que ceux qu’il condamne sont totalement inhumains pour poursuivre son projet.
D’autres fictions face à la question du génocide
Attack on Titan – Shingeki no Kyojin n’est pas la seule œuvre à interroger les mécanismes de la déshumanisation, de la propagande et de la violence de masse.
Death Note : Light Yagami incarne une logique similaire à celle d’Eren : l’élimination de masse comme solution à un problème perçu comme insurmontable. La différence ? Light cible des criminels (selon sa propre définition), tandis qu’Eren vise une population entière, sans distinction.
Fullmetal Alchemist: Brotherhood : l’œuvre aborde la déshumanisation et la propagande d’État à travers le génocide des Ishvalans, présentés comme une menace à éliminer.
Vinland Saga : l’œuvre explore le cycle de la vengeance et la déshumanisation de l’ennemi à travers le parcours de Thorfinn.
On peut également citer Berserk, qui met en scène le sacrifice de masse au service d’un objectif individuel, et Monster, qui explore la manipulation et la déshumanisation à grande échelle.
Le génocide commence bien avant les massacres
L’objectif de cet article n’a jamais été de réduire les projets d’anéantissement d’Attack on Titan – Shingeki no Kyojin à une simple qualification juridique. Je cherchais avant tout à comprendre comment cet univers nous fait comprendre et ressentir des choses qui nous parlent sans qu’on arrive vraiment à les expliquer. Car même si des détails nous rappellent des souvenirs passés (étoile jaune, camps, etc.), les mots pour les décrire correctement nous manquent.
Ce que fait avant tout Attack on Titan – Shingeki no Kyojin, c’est construire tout un écosystème :
- des enfants grandissent avec l’idée qu’ils portent les fautes de leurs ancêtres
- des Eldiens vivent dans des zones d’internement
- des populations entières apprennent à considérer les habitants de Paradis comme des démons
- sur l’île, la découverte du monde extérieur détruit progressivement l’idée qu’il puisse exister quelque chose de simple derrière les murs
À cela s’ajoutent les guerres, les représailles, les récits historiques contradictoires, la peur, les humiliations et les souvenirs transmis de génération en génération.
Mahr est essentiel dans cette mécanique : l’œuvre montre qu’avant de vouloir faire disparaître un peuple, on peut commencer par le séparer, l’identifier, lui attribuer une culpabilité collective et apprendre à le regarder comme une menace par définition.
Oui, cela ressemble parfois à notre monde. Tout en restant profondément différent.
Le Grand Terrassement et le projet de Zeke en sont l’aboutissement spectaculaire. Mais aucun des deux n’en constitue le commencement. Et c’est probablement là que le mot « génocide » devient véritablement utile pour lire et comprendre Attack on Titan – Shingeki no Kyojin.
Car avant qu’un groupe puisse être massacré, stérilisé ou condamné à disparaître, il faut qu’une idée bien plus profonde ait déjà réussi à s’installer : celle qu’un monde sans lui serait peut-être préférable. Et c’est cette transformation qu’il faut maintenant essayer de comprendre. Comment une population devient-elle progressivement un ennemi ? Comment la propagande, la peur, la mémoire et l’éducation rendent-elles acceptable ce qui aurait semblé impensable quelques années auparavant ?
Autrement dit : comment en arrive-t-on à penser que l’autre doit disparaître ? C’est bien cette question que la suite de ce dossier va tenter d’explorer.
Sources
Hajime Isayama — Attack on Titan – Shingeki no Kyojin, Kodansha, volumes 22 à 34 : source primaire pour Mahr, Revelio, le Grand Terrassement, les intentions d’Eren, le projet de Zeke et Ramzi.
Nations unies — Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) : Définition internationale du génocide, groupes protégés, intention de destruction et cinq actes prévus par l’article II.
Nations unies — Definitions of Genocide and Related Crimes : Définition du génocide et distinctions avec les autres crimes internationaux.
Raphaël Lemkin — Axis Rule in Occupied Europe (1944) : Origine du mot « génocide » et première conceptualisation de la destruction d’un groupe. La page des Nations unies consacrée à la définition du génocide présente également l’origine du terme.
Cour internationale de Justice — Bosnie-Herzégovine c. Serbie-et-Monténégro, arrêt du 26 février 2007 : Reconnaissance du génocide de Srebrenica et analyse de l’intention génocidaire.
TPIY / Mécanisme international résiduel — Affaire Radislav Krstić : Notion de « partie substantielle » d’un groupe dans le cas de Srebrenica.
Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens — Dossier 002/02 : Crimes commis sous les Khmers rouges et qualification de génocide concernant les groupes vietnamien et cham.
United States Holocaust Memorial Museum — Cambodia 1975–1979 : Contexte et ampleur des violences commises sous les Khmers rouges.
Abhijeet Shrivastava & Anujay Shrivastava — « How ‘Attack on Titan’ Complicates the Genocide Convention » (2022) : Analyse de la difficulté à appliquer strictement la définition juridique du génocide au Grand Terrassement.
Tribunal pénal international pour le Rwanda — Procureur c. Jean-Paul Akayesu, jugement du 2 septembre 1998 : Jurisprudence fondamentale sur le génocide et les mesures visant à empêcher les naissances au sein d’un groupe, utilisée dans l’analyse du projet de Zeke.
Cour internationale de Justice — Gambie c. Myanmar : Procédure concernant l’application de la Convention sur le génocide aux Rohingyas.
U.S. Department of State — Atrocities in Xinjiang : Qualification de génocide concernant les Ouïghours.
Nations unies — Commission internationale d’enquête sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël : Travaux de la Commission concernant Gaza.
Nations unies — Commission d’enquête internationale indépendante sur l’Ukraine : Travaux concernant les violations et crimes commis en Ukraine.
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