[dossier] Ao Ashi : comment le Japon forme ses futurs footballeurs professionnels
Après avoir raconté le rêve avec Captain Tsubasa, la sélection avec Whistle!, la difficulté d’en faire un métier avec Hungry Heart et le fonctionnement d’un club avec Giant Killing, le manga de football japonais pouvait désormais entrer dans les coulisses de la formation. On voit toujours le footballeur lorsqu’il arrive sur le terrain, beaucoup moins les années pendant lesquelles d’autres ont observé ses qualités, corrigé ses défauts, décidé où il devait jouer et parfois même s’il avait encore une chance de devenir professionnel. Le manga Ao Ashi choisit ces années presque invisibles en 2015, avec une question autrement plus complexe : comment fabrique-t-on réellement un footballeur professionnel ?
Sommaire
- Le Japon formait déjà ses joueurs avant la J.League
- Pourquoi Ao Ashi choisit une académie plutôt que le lycée
- Le joueur qu’Ashito n’avait pas prévu de devenir
- Apprendre à penser comme un professionnel
- Une académie ne promet rien
- Ce que le Japon va chercher en Europe
- Ce qu’Ao Ashi rend enfin visible
- Sources
- Formation et organisation du football japonais
- Création et documentation d’Ao Ashi
- Ao Ashi, Ehime et le football réel
- Et Captain Tsubasa en 2015
Ashito Aoi est attaquant : il aime marquer et veut devenir professionnel. Lorsqu’il rejoint l’académie d’Esperion, il imagine encore que progresser consiste surtout à devenir meilleur dans le rôle qu’il s’est choisi. Mais c’est sans compter sur les éducateurs qui l’entourent. Eux voient ce qu’il voit avant les autres, ce qu’il comprend mal, les habitudes qui le limitent et la place que ses qualités pourraient prendre dans quelques années.
Et l’expérience de ce jeune personnage s’inscrit dans une évolution bien réelle. Entre les années 1980 et le milieu des années 2010, le football japonais a profondément changé la manière dont il accompagne ses jeunes joueurs. Les clubs professionnels arrivent bien plus tôt dans leur parcours, les dispositifs fédéraux se sont peu à peu développés, la formation des éducateurs s’est structurée et plusieurs filières ont même appris à coexister plutôt qu’à se remplacer.
Ao Ashi apparaît au moment où cet environnement est assez dense pour devenir une histoire en soi. Derrière la question souvent posée de son réalisme, il en existe une autre, plus intéressante : pourquoi le Japon a-t-il ressenti le besoin d’apprendre à ses jeunes joueurs non seulement à mieux jouer au football, mais aussi à mieux le comprendre ?
Le Japon formait déjà ses joueurs avant la J.League
On pourrait faire commencer cette histoire en 1993, avec le lancement du championnat professionnel japonais. Lorsque Captain Tsubasa commence en 1981, les établissements scolaires et universitaires occupent déjà une place majeure dans le parcours des joueurs. La Japan Football Association possède déjà son propre dispositif de détection : un Central Training Centre existe depuis 1977 et devient National Training Centre en 1980. Les meilleurs jeunes peuvent donc déjà être réunis ponctuellement pour travailler dans un environnement plus exigeant.
La J.League change surtout la place du club. Pendant longtemps, les équipes de haut niveau recrutent largement des joueurs passés par les lycées, les universités ou les équipes d’entreprise. Avec la professionnalisation, un club peut commencer à accompagner un adolescent plusieurs années avant son éventuelle arrivée en équipe première.
Le développement des catégories U-15 et U-18 change la relation entre formation et métier. Le club n’attend plus seulement qu’un joueur soit prêt : il suit désormais son parcours, son évolution. Il travaille avec lui sur plusieurs saisons et peut décider lui-même s’il possède le niveau pour continuer. Cette logique prend une forme plus structurée au début des années 2000 avec le Player Development Project lancé par la J.League en 2001 suivi par le projet Academy en 2002. Sept clubs vont servir de structures modèles, parmi lesquels on retrouve Kashima Antlers, FC Tokyo, Yokohama F. Marinos et Gamba Osaka.
Le système japonais ne bascule pas pour autant vers une filière unique. En effet, le lycée reste important, tout comme l’université, tandis qu’en parallèle les programmes de la JFA continuent d’exister. Les académies professionnelles viennent s’ajouter à cet ensemble de plus en plus coherent et ouvrent un chemin plus direct vers le métier sans effacer les autres.
La Premier League U-18, créée en 2011, est un parfait exemple de cette coexistence : les meilleures équipes lycéennes et les meilleures formations de clubs peuvent désormais se rencontrer régulièrement dans la même compétition. Un joueur peut grandir dans des environnements différents, passer de l’un à l’autre et atteindre la J.League sans suivre exactement la même route que son voisin.
Dans cet ensemble, le mot 育成 (ikusei) prend une place centrale. Repérer un talent ne suffit plus. Il faut suivre son développement, comprendre ses qualités, corriger ce qui le freine et parfois l’orienter vers un rôle auquel il n’avait jamais pensé.
Au début des années 2010, c’est cette partie du football japonais que Shogakukan va choisir d’explorer, loin du cadre beaucoup plus familier des grands tournois lycéens : le J-youth.

Pourquoi Ao Ashi choisit une académie plutôt que le lycée
Le cadre de l’académie ne s’est pas imposé à Yūgo Kobayashi. L’idée naît d’abord chez Shogakukan, où Katsunobu Ogino cherche un nouveau manga de football pour Big Comic Spirits. Le football ne manque pas d’histoires : il faut surtout trouver un endroit depuis lequel le raconter autrement.
Ogino s’intéresse à la Takamado JFA U-18 League et découvre un championnat où se croisent justement deux traditions : les équipes lycéennes et les formations de jeunes rattachées aux clubs professionnels. En enquêtant sur ces dernières, il rencontre régulièrement le terme ikusei. La formation cesse peu à peu d’être secondaire pour devenir le sujet même du projet.
Au début des années 2010, les structures J-youth sont suffisamment installées pour former un véritable univers, avec leurs sélections, leurs éducateurs, leurs catégories d’âge et leur proximité avec l’équipe première. Elles restent pourtant beaucoup moins présentes dans l’imaginaire du manga que le football scolaire. Shogakukan insistera d’ailleurs sur cette plongée dans un monde encore peu exploré en profondeur au moment de présenter le premier volume d’Ao Ashi.
Kobayashi n’est pas choisi comme expert du football. Son précédent manga, Tenman à La carte, avait surtout montré son goût pour la documentation et une énergie proche du récit sportif. Lorsqu’on lui propose le projet, il hésite. La relecture de Giant Killing l’aide à comprendre qu’un manga de football peut encore trouver sa place sans reprendre mécaniquement les recettes du lycée et du tournoi éliminatoire.
L’équipe enquête alors des deux côtés : plusieurs structures J-youth sont visitées, mais aussi des équipes scolaires. L’académie n’est pas présentée comme la version moderne et supérieure du lycée. Les deux voies continuent de produire des joueurs professionnels. Pour le récit, en revanche, le J-youth donne une autre portée aux décisions prises autour du joueur : un entraînement, une sélection ou une discussion avec un éducateur peuvent peser directement sur son avenir.
Le choix d’Ashito permet de découvrir ce monde sans transformer le manga en cours théorique. Au début du projet, Yūma Motoki avait été envisagé comme protagoniste principal. Mais Yūma a grandi dans les catégories inférieures de l’académie et en maîtrise déjà les codes. Ashito, venu d’Ehime et étranger au J-youth, doit tout apprendre. Une consigne évidente pour Yūma doit être comprise, testée puis assimilée par Ashito. Le lecteur découvre donc Esperion au même rythme que lui.
Ses origines créent aussi un lien avec Kobayashi, lui-même né à Ehime et attaché à l’Ehime FC. Mais le rapprochement le plus intéressant apparaît lorsque le mangaka explique ce qu’il veut raconter : ces garçons qui veulent devenir professionnels lui rappellent sa propre obsession lorsqu’il cherchait à devenir mangaka, avec la même incertitude sur sa capacité réelle à en faire un métier.
À Esperion, Ashito va précisément être confronté à cette incertitude. Des éducateurs observent son jeu et tentent d’imaginer ce qu’il pourrait devenir. Et la première grande décision de Fukuda va bouleverser l’idée qu’il se faisait jusque-là de son avenir.
Quand Ao Ashi revient à Ehime
En 2023, Ao Ashi revient directement sur les terres d’Ashito et de Yūgo Kobayashi avec une exposition organisée par Ehime FC, en collaboration avec Shogakukan, la ville d’Iyo et son conseil de l’éducation.
Le cœur de l’événement prend place au Michi-no-Eki Futami, à Iyo, du 18 novembre au 3 décembre. Plus de 100 reproductions de planches et des panneaux consacrés aux personnages y sont présentés gratuitement, tandis que des originaux sont également exposés lors de plusieurs matchs à domicile d’Ehime FC au Ningineer Stadium.
Cet événement dépasse la simple exposition autour d’un manga. Elle associe l’œuvre au territoire dans lequel Ashito est né, mais aussi à un véritable club professionnel. Lors du match contre FC Imabari du 11 novembre, l’univers d’Ao Ashi investit directement le stade, avec exposition, opérations spéciales et un live de Rin音, interprète de l’ending « Blue Diary » de l’anime.
Quelques années après avoir utilisé le football japonais comme matière pour son récit, Ao Ashi devient ainsi lui-même un outil pour relier un club, une œuvre et son territoire.

Le joueur qu’Ashito n’avait pas prévu de devenir
À son arrivée à Esperion, Ashito ne doute pas une seconde de son poste. Il est attaquant, marque des buts et imagine son avenir devant le but adverse. Fukuda lui annonce pourtant qu’il le voit latéral.
Cette reconversion n’est ni improvisée ni le fruit d’un remaniement scénaristique. Elle faisait déjà partie du projet avant même la publication. Pendant les recherches menées auprès des clubs, Katsunobu Ogino entend plusieurs interlocuteurs insister sur l’importance que pourrait prendre le poste de latéral dans l’évolution du football japonais. Kobayashi et lui commencent alors à construire le futur héros autour de cette idée.
Reste une difficulté très simple : un adolescent qui rêve dès la première page de devenir le meilleur latéral du Japon fera moins rêver les lecteurs qu’un buteur obsédé par les cages adverses. Les reconversions de l’attaque vers les côtés existent par ailleurs chez les jeunes. Ashito peut donc commencer avec un rêve familier, avant que l’académie ne remette ses aspirations en question : ses meilleures qualités se trouvent-elles vraiment là où il le croit ?
Pour lui, le changement ressemble d’abord à une rétrogradation. Il associe son identité de joueur à l’attaque et sa progression au fait de marquer toujours davantage. Esperion regarde pourtant son potentiel autrement. L’enjeu n’est plus de faire de lui le meilleur attaquant possible, mais de comprendre comment ses qualités peuvent lui permettre d’atteindre le niveau professionnel.
Sa vision globale du terrain devient centrale. Dans les premières réflexions autour du personnage, Kobayashi avait imaginé une faculté beaucoup plus proche d’un pouvoir de manga, presque une capacité à « voir le futur ». L’idée est retravaillée au contact du football réel pour devenir une perception plus crédible des positions et des mouvements, avec Xavi cité parmi les références utilisées pendant cette mise au point.
Kobayashi conserve ainsi une singularité assez forte pour porter un héros de manga, tout en cherchant ce qu’elle pourrait signifier dans un vrai match. Ashito peut voir davantage que les autres ; encore faut-il qu’il sache interpréter ce qu’il voit.
Fukuda ne lui demande pas d’abandonner son talent, mais de le rendre utile ailleurs. Ce qui semblait être une qualité naturelle doit devenir une compétence reproductible, liée à un poste, à des responsabilités et à une lecture du jeu beaucoup plus vaste.
Une académie peut dès lors remettre en cause l’identité que le joueur s’est lui-même construite. Le désir reste personnel, mais la trajectoire professionnelle se décide aussi à travers le regard d’éducateurs capables d’imaginer ce qu’une qualité pourra produire plusieurs années plus tard.
Pour Ashito, progresser signifie accepter une idée difficile : devenir professionnel ne passera peut-être pas par le joueur qu’il rêvait d’être, mais par celui qu’il n’avait jamais pensé devenir.
À partir de là, Kobayashi s’intéresse moins au poste lui-même qu’à tout ce qui permet à Ashito de l’occuper : observer, anticiper, décider et comprendre ce qui se joue avant même de toucher le ballon.

Apprendre à penser comme un professionnel
Changer Ashito de poste ne suffit pas. Fukuda doit lui apprendre pourquoi ce nouveau rôle peut fonctionner et comment utiliser une vision du terrain qu’il possède encore de manière très instinctive.
Ao Ashi va s’attarder sur une partie du football que l’image a du mal à montrer : tout ce qui précède le geste. Le regard jeté derrière soi avant de recevoir le ballon, le déplacement d’un partenaire qui libère un espace, l’orientation du corps, la position d’un adversaire ou la décision prise plusieurs secondes avant que la passe soit réellement jouée.
Cette idée est présente dès la conception du manga. Un membre de l’équipe éditoriale racontait pouvoir apprécier les matchs de la sélection japonaise tout en se sentant parfois perdu lorsque des passionnés parlaient du positionnement ou des mouvements sans ballon. Les éditeurs eux-mêmes n’arrivaient pas tous avec un vocabulaire de techniciens. Ils ont appris pendant leurs recherches et compris qu’Ashito pouvait offrir au lecteur la même progression.
Le personnage s’y prête particulièrement bien. Il possède de l’instinct et une perception inhabituelle du terrain, mais il lui manque encore les mots et les repères nécessaires pour organiser ce qu’il perçoit. Ashito peut voir juste sans savoir expliquer pourquoi. Une erreur, une remarque de l’entraîneur ou une nouvelle tentative font alors avancer à la fois le joueur et le lecteur.
Pour comprendre ce qui se passe dans la tête des meilleurs, Kobayashi va directement les interroger. Ses échanges avec Kengo Nakamura sont particulièrement révélateurs. Il ne lui demande pas uniquement quelle passe effectuer dans une situation donnée. Il veut savoir ce que Nakamura pensait au moment précis où il choisissait : ce qu’il avait déjà regardé, ce qu’il anticipait et les informations qui avaient déclenché sa décision.
L’exercice oblige l’ancien international japonais à verbaliser des mécanismes devenus presque automatiques après des années de haut niveau. Un geste se voit facilement sur une vidéo. Reconstituer le raisonnement qui l’a précédé demande beaucoup plus de travail, surtout lorsque le joueur lui-même ne le formule plus consciemment à chaque action.
Kobayashi transforme ensuite ce matériau en scènes. La tactique d’Ao Ashi ne repose pas seulement sur des schémas ou des principes appris dans les livres ; elle cherche à rendre lisible un savoir souvent tacite : la manière dont un joueur expérimenté collecte des informations et réduit les choix possibles avant même que le ballon lui arrive.
Ces explications prennent sens lorsqu’elles produisent un effet visible chez Ashito : un espace qu’il ne percevait pas devient évident, un déplacement qui semblait inutile prend une fonction, une décision jusque-là trop tardive arrive quelques secondes plus tôt. Kobayashi a lui-même rappelé que le football réel resterait toujours plus riche que ce qu’un manga peut reproduire et que son premier objectif demeure de raconter des personnages.
Le travail avec Nakamura a même eu un effet inattendu. En mettant des mots sur ses propres perceptions pour répondre aux questions de Kobayashi, l’ancien joueur explique avoir organisé certains concepts qu’il peut ensuite réutiliser lorsqu’il travaille avec des jeunes. Le manga puise dans le terrain et, dans ce cas précis, le travail nécessaire à son écriture finit aussi par nourrir le football réel.
Kobayashi ne cherche donc pas seulement à savoir ce qu’un bon joueur fait. Il veut comprendre comment il arrive à prendre cette décision.
Ashito progresse lorsqu’il commence à franchir cette étape. Sa vision du terrain cesse peu à peu d’être une intuition pour devenir une façon organisée de lire le jeu. À Esperion, on ne lui demande plus seulement de voir juste : on lui demande de savoir pourquoi.

Une académie ne promet rien
Être sélectionné par une académie de J.League signifie avoir franchi plusieurs étapes et être considéré comme suffisamment prometteur pour y être formé. Par contre, rien ne garantit que l’équipe première attende au bout du parcours.
L’université peut prolonger la formation et offrir plusieurs années supplémentaires avant une nouvelle tentative vers la J.League. Certains joueurs passent directement du U-18 à l’équipe première ; d’autres atteignent le professionnalisme plus tard après un parcours universitaire ou scolaire.
Esperion vit avec cette incertitude. Ashito évolue au milieu d’adolescents qui poursuivent le même objectif que lui et dont les progrès sont observés par les mêmes éducateurs. Arriver dans une académie, c’est aussi découvrir que presque tous ceux qui vous entourent étaient déjà parmi les meilleurs ailleurs.
Le travail reste indispensable, mais il ne protège pas de tout. Loin de là. Un joueur peut progresser trop lentement, se retrouver à la traîne, ne pas correspondre aux besoins d’un poste ou voir un entraîneur imaginer son avenir autrement. Former signifie donc aussi évaluer, réorienter et parfois laisser partir.
Le système japonais conserve plusieurs chemins où lycée, université et académie peuvent se succéder ou se croiser. Une porte qui se ferme à un moment donné ne met donc pas toujours fin au projet professionnel. C’est depuis cette organisation hybride que le Japon va regarder l’Europe et chercher ce qui pourrait encore faire progresser sa formation.
Être en académie ne signifie pas devenir professionnel
Une sélection précoce n’est pas une promesse de carrière Intégrer le youth d’un club de J.League rapproche un jeune joueur du monde professionnel, mais ne garantit jamais d’y entrer.
En effet, une étude japonaise consacrée à 38 joueurs de troisième année issus de structures youth permet d’y voir un peu plus clair. Parmi eux, dix ont été promus directement vers le monde professionnel, tandis que les vingt-sept autres poursuivaient à l’université. Cet échantillon, trop limité pour en tirer un taux national, montre qu’un passage de plusieurs années dans l’académie d’un club ne se conclut pas automatiquement par un contrat.
Le système peut donc accompagner, orienter et multiplier les possibilités mais il ne supprime en aucun cas la concurrence et encore moins l’incertitude.

Ce que le Japon va chercher en Europe
L’Europe avait déjà nourri le rêve de Captain Tsubasa. Trente ans plus tard, elle ne représente plus uniquement l’endroit où les meilleurs Japonais espèrent jouer. La JFA y cherche aussi des méthodes de formation.
La France fournit l’un des exemples les plus directs. En 2005, la JFA conclut un partenariat avec la Fédération française de football. Lorsque la JFA Academy Fukushima ouvre l’année suivante, l’influence de Clairefontaine est explicitement revendiquée : réunir de jeunes talents dans un environnement où entraînement, scolarité et vie quotidienne peuvent être pensés ensemble sur plusieurs années.
Le Japon multiplie ensuite les échanges. Le partenariat signé avec l’Espagne en 2010 concerne notamment la formation des éducateurs, tandis que la coopération avec l’Allemagne l’année suivante porte sur le développement des joueurs et des entraîneurs. Plutôt que de choisir un modèle européen unique, le football japonais confronte son propre système à plusieurs références et en retient ce qui peut lui être utile.
Esperion ne correspond pourtant pas à une structure japonaise réelle. En tout cas, aucune que j’aie pu clairement identifier durant mes recherches.
Un modèle japonais n’est pas une copie de l’Europe
Le Japon n’a pas remplacé le lycée par l’académie. Comparer le système japonais à celui d’un pays européen peut être particulièrement trompeur car la particularité du Japon tient justement à la coexistence de plusieurs filières : académies de clubs, football lycéen, universités et programmes fédéraux continuent d’alimenter le haut niveau.
Les échanges avec Clairefontaine, l’Espagne ou l’Allemagne ont apporté des méthodes et des références, mais ils n’ont pas effacé cette histoire. Un jeune Japonais peut encore atteindre la J.League par des chemins très différents.
C’est aussi ce qui rend Esperion intéressant : l’académie représentée dans Ao Ashi appartient à un football japonais qui observe l’Europe depuis longtemps sans avoir simplement reproduit son organisation.
Barcelone prend en revanche une place beaucoup plus importante par la suite, lorsque Kobayashi approfondit ses recherches en Espagne et confronte directement la formation japonaise à l’une des références mondiales du développement des jeunes joueurs.
Xavi intervient d’ailleurs dans la genèse : son nom sert de référence lorsque la vision globale d’Ashito est retravaillée pour devenir crédible sur un terrain. Quant au parcours de Fukuda en Espagne, il emprunte officiellement à la trajectoire de l’ancien professionnel Kenji Fukuda sans transformer le personnage en portrait rigoureusement fidèle du joueur.
L’Europe sert donc surtout de point de comparaison. Le football japonais cherche à savoir ce qu’il peut apprendre des structures les plus avancées, puis ce que ses propres joueurs valent face à ceux qui y ont grandi.
Dans les années 1980, l’Europe représentait surtout pour Tsubasa un horizon à atteindre. Dans Ao Ashi, la comparaison commence bien avant le départ : elle concerne la manière dont on détecte, entraîne et prépare un adolescent au Japon.
Entre les deux œuvres, le football japonais a construit assez de structures, de méthodes et de savoirs pour que les années de formation d’un joueur puissent, à elles seules, porter un récit.
Et Captain Tsubasa dans tout ça ?
Quand Ao Ashi débute en 2015, Captain Tsubasa continue lui aussi son histoire. Yōichi Takahashi travaille alors sur Captain Tsubasa: Rising Sun, série lancée à la fin de l’année 2013 dans Grand Jump. Sa publication connaît une interruption de plusieurs mois entre novembre 2014 et juillet 2015.
Mais Tsubasa est désormais très loin du collégien découvert en 1981. Il a quitté le Japon, évolue au FC Barcelone et a déjà contribué à la victoire du club en championnat espagnol. Dans Rising Sun, il retrouve la génération dorée japonaise comme capitaine de la sélection U-23 avec un nouvel objectif : remporter l’or olympique à Madrid.
Le contraste avec Ashito est assez saisissant car au moment où celui-ci découvre à peine les exigences d’une académie professionnelle, Tsubasa, lui, joue déjà au Barça et mène le Japon sur la scène internationale.
En 2015, Takahashi raconte donc jusqu’où le rêve peut conduire un joueur japonais. Kobayashi choisit, lui, de revenir bien avant : au moment où personne ne sait encore si ce rêve deviendra un métier.

Ce qu’Ao Ashi rend enfin visible
Ainsi, en 2015, Ao Ashi peut raconter ce que Captain Tsubasa avait peu de raisons de montrer trente-quatre ans plus tôt : tout ce qui se passe entre le moment où un enfant rêve de devenir professionnel et celui où un club décide qu’il pourrait réellement le devenir.
Kobayashi va chercher sa matière dans les académies, auprès des éducateurs et jusque dans la manière de penser de joueurs comme Kengo Nakamura. Le réalisme du manga vient surtout de cette volonté de comprendre les décisions qui façonnent progressivement un joueur : pourquoi on le change de poste, ce qu’on attend de lui lorsqu’il n’a pas le ballon, comment une qualité devient utile et à quel moment un entraîneur estime qu’un joueur peut tenir au niveau professionnel.
Ashito reste un héros de manga. Il possède des facultés exceptionnelles, progresse vite et traverse des situations construites pour le récit. Son talent ne suffit pourtant pas à expliquer sa trajectoire. Il doit constamment être observé, corrigé, mis à l’épreuve et parfois même contredit par des gens qui disposent de connaissances qu’il n’a pas encore acquises.
Entre l’enfant et le professionnel se trouvent désormais des clubs, des éducateurs, des académies, des compétitions, des sélections et plusieurs chemins possibles vers le haut niveau. Ao Ashi choisit de regarder cette période, celle où le joueur n’est encore qu’une possibilité. Un diamant brut qu’il reste à tailler.
C’est en retraçant cette histoire depuis Captain Tsubasa que j’ai remarqué qu’un vide apparaissait dans ce dossier. Car jusqu’ici, presque tous les joueurs dont nous avons parlé sont des garçons.
Le football japonais possède pourtant aussi une histoire féminine, avec ses propres structures, ses propres obstacles et une sélection nationale devenue championne du monde en 2011. Un an après les débuts d’Ao Ashi, Naoshi Arakawa lance Sayonara Watashi no Cramer, un manga consacré au football féminin et à une génération de joueuses qui cherche, elle aussi, sa place.
Après avoir suivi la manière dont le Japon a appris à former ses futurs professionnels, la suite du dossier doit donc regarder l’autre moitié du terrain : quelle place le football japonais a-t-il réellement construite pour ses joueuses, et pourquoi le manga a-t-il mis si longtemps à raconter leur histoire ?
Sources
Formation et organisation du football japonais
- Japan Football Association (JFA) — Histoire de la JFA : création du Central Training Centre en 1977, devenu National Training Centre en 1980.
- JFA — Players Development : présentation du système japonais de développement des joueurs, des Training Centres, de l’Elite Programme et des JFA Academies.
- J.League — Évolution du système des académies : lancement en 2002 avec sept clubs modèles et évolution du projet J.League Academy.
- JFA — Takamado JFA U-18 Premier League : création en 2011 de la Premier League U-18, dans laquelle se rencontrent notamment équipes de lycées et académies de clubs.
- JFA — Histoire des relations avec la France et création de la JFA Academy Fukushima : partenariat avec la Fédération française en 2005 puis ouverture de la JFA Academy Fukushima en 2006.
- JFA — JFA Academy Fukushima et influence de Clairefontaine : la JFA indique explicitement que son académie a été conçue sur le modèle de l’INF Clairefontaine.
- JFA — Partenariat avec la Fédération espagnole : accord signé en 2010 notamment autour de la formation des éducateurs et du développement des jeunes joueurs.
- JFA — Partenariat avec la Fédération allemande : accord de 2011 concernant notamment le développement des joueurs et des entraîneurs.
- Yamaguchi Prefectural University / étude universitaire japonaise — Jリーグにおけるキャリア選択のパターンとその変容 : travail reprenant l’étude des 38 joueurs de J-youth, dont 10 promus vers l’équipe première et 27 partis à l’université.
Création et documentation d’Ao Ashi
- Number / Sports Graphic Number — « Ao Ashi va-t-il changer la culture tactique du football japonais ? » : entretien avec les éditeurs d’Ao Ashi sur la naissance du projet, le choix du J-youth et les recherches menées autour du football.
- Number / Sports Graphic Number — suite de l’entretien consacrée notamment au changement de poste d’Ashito : genèse de la reconversion d’Ashito en latéral, choix envisagé avant la publication et référence à Xavi pour sa vision globale du terrain.
- Number / Sports Graphic Number — entretien avec l’équipe éditoriale sur le réalisme d’Ao Ashi : travail documentaire sur les structures youth, leur fonctionnement et équilibre entre réalité du football et besoins du manga.
- Shogakukan — table ronde de l’équipe éditoriale et commerciale d’Ao Ashi : retour sur la conception de la série et notamment sur le fait que Yūma Motoki avait été envisagé parmi les premiers candidats au rôle de protagoniste.
- Big Comic BROS. / Shogakukan — entretien Kengo Nakamura × Yūgo Kobayashi : échanges autour du football, de la manière de penser d’un joueur et du travail de Kobayashi.
- Big Comic BROS. / Shogakukan — dialogue Tsujitomo (Giant Killing) × Yūgo Kobayashi : discussion sur la conception d’Ao Ashi, les personnages, la concurrence au sein d’une académie et la volonté de devenir professionnel.
- Kotoba — « 小林有吾/『アオアシ』はスポーツ漫画を次のステージへ進める » : long entretien avec Yūgo Kobayashi sur ses recherches, ses rencontres avec des professionnels et sa manière de transformer cette documentation en manga.
Ao Ashi, Ehime et le football réel
- Ehime FC — annonce officielle de l’« Ao Ashi-ten » de 2023 : exposition organisée par Ehime FC avec Shogakukan et la ville d’Iyo, présentant plus de 100 reproductions de planches au Michi-no-Eki Futami ainsi que des originaux lors de matchs du club.
- Ehime FC — match Ehime FC – FC Imabari du 11 novembre 2023 : opérations Ao Ashi, distribution de Brotherfoot et concert de Rin音 et asmi autour de l’ending « Blue Diary ».
- Ehime FC — annonce du live de Rin音 pour le match Ao Ashi : confirmation du dispositif mêlant manga, anime et match professionnel.
- Imanani — reportage consacré à l’exposition d’Iyo : compte rendu sur place et présence dans l’exposition de lieux d’Ehime représentés dans le manga.
Et Captain Tsubasa en 2015
- Shueisha — Captain Tsubasa: Rising Sun, volume 1 : Tsubasa évolue alors au FC Barcelone, avec lequel il a remporté le championnat, avant de rejoindre la sélection japonaise U-23 qui vise les Jeux olympiques de Madrid.
- MANTANWEB — reprise de Captain Tsubasa: Rising Sun en juillet 2015 : la série reprend après sept mois d’interruption, précisément au moment où Ao Ashi commence sa publication.
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