Pourquoi certains mangas semblent valoir plus une fois enfermés dans du plastique
Voir un tome japonais de Fate/Zero vendu plusieurs centaines ou milliers d’euros simplement parce qu’il a été enfermé dans un boîtier Beckett aurait semblé absurde il y a encore quelques années. Et pourtant, j’ai remarqué que ce type d’annonce devient progressivement banal sur eBay par exemple, au point de transformer la manière même dont certains mangas sont considérés. Derrière les notes BGS, les ventes aux enchères et les volumes slabés, ce n’est pas uniquement un nouveau marché qui apparaît : c’est aussi une autre relation à l’objet culturel qui commence lentement à s’installer.
Sommaire
Le plus étrange dans cette évolution, c’est que le sujet dépasse largement la question du prix. Le volume que j’ai vu récemment n’avait rien d’une pièce historique majeure : aucune signature, aucun tirage extrêmement limité, aucun lien direct avec la production de l’œuvre. Cependant, une fois certifié et enfermé dans sa coque plastique, il semblait immédiatement changer de statut. Le manga devenait moins un support de lecture qu’un objet évalué, standardisé et potentiellement spéculatif, présenté à travers sa note avant même son contenu.
Et cette sensation de malaise que je ressens en regardant cela ne date pas d’hier.
J’ai découvert les jeux vidéo slabés il y a plusieurs années, sans jamais réussir à comprendre complètement l’intérêt d’un jeu déjà ouvert enfermé définitivement dans du plastique. Une partie de moi trouvait même l’idée contradictoire avec la nature du médium lui-même : un jeu vidéo est fait pour être joué, comme un manga est fait pour être lu.
À l’époque, j’avais imaginé un système où une puce NFC permettrait de rouvrir l’objet pour y jouer tout en annulant automatiquement sa note. Comme si le simple fait d’utiliser l’œuvre suffisait soudainement à lui faire perdre une partie de sa valeur. J’essayais de trouver un moyen de pouvoir réutiliser l’objet scellé.
Mais plus je regarde aujourd’hui certains mangas slabés, plus cette contradiction me choque et me révolte.

Quand le manga cesse progressivement d’être regardé comme un simple support de lecture
Le sujet dépasse largement la conservation. Ayant un gros problème lorsqu’il s’agit de qualité et des défauts (pour moi, une décoloration ou un simple coin corné peut me faire racheter un livre), je comprends parfaitement pourquoi certains collectionneurs souhaitent préserver leurs volumes dans le meilleur état possible. Certaines éditions deviennent difficiles à retrouver avec le temps, des first print peuvent prendre une importance particulière dans un parcours de collection et il est donc logique que quelques objets finissent naturellement par acquérir une dimension mémorielle ou documentaire.
Mais le grading modifie autre chose que l’état de conservation : il transforme notamment la manière dont le manga est perçu.
Pendant longtemps, le manga est resté un objet profondément populaire. Un support pensé pour être manipulé, transporté, lu et relu. Même dans les plus grosses collections (j’en ai plus de 1500), il conserve encore quelque chose de vivant. Une légère usure, un pli discret ou les marques du temps faisaient presque partie de son histoire. Notre exemplaire reste ainsi lié à l’expérience qu’il contient et qu’il nous a fait vivre.
Certains mangas les plus importants dans une collection ne sont d’ailleurs même pas en parfait état. Ils portent parfois les traces d’une lecture obsessionnelle, d’un déménagement ou simplement d’une période précise de notre vie. Les miens ont tous été ouverts, lus, relus et parfois même prêtés. Je les remplace lorsqu’ils sont trop abîmés ou perdus, mais jamais au point d’oublier qu’un manga existe aussi pour être vécu.
Le slab introduit une logique différente. Une fois enfermé dans sa coque plastique, le manga devient progressivement un objet regardé davantage pour son état que pour l’œuvre elle-même.
Ainsi, tout n’est tourné que vers des choses annexes à la pièce de collection à savoir :
- la note,
- la certification,
- le potentiel de revente,
- la rareté (souvent supposée)
Tout cela bien avant le récit, le dessin ou l’impact culturel de la série.
Et plus ce phénomène se développe, plus je me pose une question plus que pertinente : à quel moment le plastique commence-t-il à devenir plus important que le manga qu’il protège ?

Le manga découvre à son tour les mécanismes du grading
Cette évolution n’arrive évidemment pas de nulle part. Depuis plusieurs années, le marché de la collection fonctionne de plus en plus autour de la certification et de la standardisation des objets culturels. J’en avais fait mon cheval de bataille entre 2020 et 2023 en essayant de lancer un projet lié à la certification et aux NFTs.
Les comics américains vivent avec cette logique depuis longtemps, tout comme les cartes Pokémon. Certains jeux vidéo rétro sont eux aussi enfermés dans des boîtiers hermétiques depuis bien longtemps, sans même avoir été joués.
Le manga semblait, encore il y peu, relativement préservé de cette approche. Les collectionneurs recherchaient avant tout certaines éditions, certains souvenirs ou certains liens personnels avec une œuvre. La valeur venait principalement de l’objet lui-même. De ce qu’il représentait que ce soit dans un souvenir ou grâce à un artiste que l’on admirait.
Aujourd’hui, le marché commence progressivement à adopter une autre logique. Le slab donne immédiatement une impression de prestige, de rareté et de sérieux. Le volume n’est alors plus seulement présenté comme un manga : il devient une pièce gradée, évaluée selon des critères proches de ceux utilisés dans d’autres marchés spéculatifs.
Le slab rassure aussi parce qu’il donne une forme objective à une passion qui, à l’origine, reste profondément subjective : aimer une œuvre, vouloir la conserver, croire qu’elle comptera encore demain.
Cette évolution ne vient d’ailleurs pas uniquement des maisons de grading ou des ventes aux enchères. Une partie du contenu produit autour de la collection participe aussi progressivement à transformer la manière dont certains objets sont perçus. Sur YouTube, TikTok ou Whatnot, les cartes, les mangas ou les jeux vidéo apparaissent souvent à travers leur prix, leur rareté supposée ou leur potentiel “investment”.
L’objet devient alors moins une pièce à découvrir qu’un actif à montrer, commenter ou rentabiliser publiquement.
Le problème n’est pas que cette visibilité explose mais bien que cette visibilité commence progressivement à remplacer le regard personnel du collectionneur, jusqu’à faire passer la valeur affichée avant même la mémoire réelle de l’objet. Et c’est probablement là que tout commence à devenir un peu flou et faussé.
Car à force de vouloir transformer chaque objet en pièce premium potentielle et porteuse de valeur, le risque est aussi de produire artificiellement une impression de rareté autour de volumes souvent relativement communs. Un premier print japonais accessible peut soudainement être présenté comme une pièce d’investissement simplement parce qu’il possède une note élevée et une coque plastique transparente.
Le manga commence alors à ressembler moins à une œuvre culturelle qu’à un actif dont la désirabilité est amplifiée par le marché lui-même.

Préserver une œuvre ou modifier profondément le rapport qu’on entretient avec elle ?
C’est probablement le paradoxe qui me fascine le plus dans cette évolution.
En effet, plus un manga est parfaitement préservé, moins il peut réellement être considéré comme le support qu’il était censé être à l’origine. Il devient même parfois impossible à feuilleter sans perdre immédiatement une partie de sa valeur potentielle. La lecture elle-même finit presque par devenir secondaire face à l’importance accordée à l’état de conservation.
Je crois que c’est précisément ce qui me dérange aujourd’hui dans certaines ventes autour des mangas slabés. Le problème ne vient pas du grading en lui-même. Certains collectionneurs y trouvent une forme de sécurité, de lisibilité ou de reconnaissance, et c’est leur manière de collectionner. Le malaise apparaît lorsque cette logique commence à déplacer la valeur du manga vers sa capacité à devenir un objet spéculatif crédible.
Certaines pièces méritent évidemment d’être archivées et protégées dans des conditions particulières. Pour moi, le problème commence lorsque cette logique s’étend à des volumes plus ordinaires, au point de leur attribuer une valeur presque entièrement construite par leur certification.
Comme si l’œuvre importait parfois moins que son potentiel futur sur une plateforme d’enchères.

Ce que les mangas slabés racontent de notre époque
Le plus intéressant dans tout ça n’est peut-être même pas le slab lui-même. Ces objets racontent surtout quelque chose de beaucoup plus large sur notre époque et sur l’évolution de la manière contemporaine de collectionner.
Une époque obsédée par :
- la certification,
- la conservation parfaite,
- la notation,
- la peur de manquer une future valeur,
- et la transformation progressive de presque n’importe quel objet culturel en actif potentiel.
Et c’est probablement là que le manga devient un cas particulièrement fascinant.
Voir aujourd’hui certains mangas enfermés définitivement dans du plastique raconte peut-être moins l’évolution des œuvres elles-mêmes que celle de notre manière de les regarder.
Car, au fond, un manga n’a jamais été uniquement un objet destiné à rester dans un état parfait. Il porte des souvenirs de lecture, des périodes de vie, des obsessions parfois absurdes et cette capacité étrange qu’ont certains univers à continuer de nous accompagner longtemps après avoir refermé le support papier.
Le vrai problème commence peut-être lorsque l’on ne cherche plus à protéger cette mémoire, mais seulement l’idée qu’elle pourrait prendre de la valeur.
Et à ce moment-là, ce n’est plus vraiment le manga, la carte ou le jeu vidéo que l’on collectionne : c’est son étouffement sous plastique.
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