[dossier] Le football japonais avant Captain Tsubasa : pourquoi le ballon rond peinait à séduire le Japon
Série L’évolution du football japonais à travers les mangas — épisode 1 sur 8
Lorsqu’on évoque aujourd’hui le football japonais, on pense immédiatement à la coupe du monde, aux joueurs évoluant dans les plus grands championnats européens ou encore à des mangas comme Captain Tsubasa, Whistle! ou Blue Lock. Pourtant, cette réalité est toute récente.
Sommaire
- Un sport importé, mais jamais vraiment adopté
- Pendant ce temps-là, le baseball conquiert le pays
- Un football organisé… mais sans véritable ancrage populaire
- Les mangas de football restent très confidentiels
- Une médaille olympique qui ne va pas tout changer
- Ce qui manquait vraiment au football japonais
En effet, pendant près d’un siècle, le football est resté un sport plutôt secondaire au Japon. Le pays possédait déjà une fédération nationale, une compétition historique et avait même décroché une médaille olympique. Rien de tout cela ne suffisait cependant à rivaliser avec l’immense popularité du baseball.
Pourquoi le football est-il longtemps resté dans l’ombre ? Pourquoi le Japon a-t-il attendu les années 1980 puis la création de la J.League pour véritablement adopter ce sport ? Et surtout, pourquoi un manga a-t-il fini par occuper une place si importante dans cette évolution ?
Pour répondre à ces questions, il faut revenir bien avant Captain Tsubasa.
Un sport importé, mais jamais vraiment adopté
Le football fait son apparition au Japon dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, alors que l’ouverture des ports favorise l’installation de communautés occidentales. Il est déjà pratiqué par des résidents étrangers à Yokohama dans les années 1860, mais son introduction auprès de joueurs japonais est traditionnellement associée à Archibald Lucius Douglas. En 1873, cet officier de la Royal Navy, venu former les cadets de la Marine impériale à Tsukiji, leur fait notamment découvrir les sports britanniques, dont le football.
Le 18 février 1888, Yokohama accueille ensuite un match opposant le Yokohama Country & Athletic Club au Kobe Regatta & Athletic Club. Cette rencontre interport est généralement présentée comme le premier match officiel de football disputé au Japon.
Le football s’implante progressivement dans certaines écoles, universités et communautés étrangères. En 1921, la création de la Japan Football Association (JFA) marque une étape importante dans la structuration de la discipline. La même année est organisée la première Coupe de l’Empereur (Emperor’s Cup), une compétition qui demeure aujourd’hui encore le plus ancien tournoi national du pays.
Pendant plusieurs décennies, la JFA défend toutefois un modèle essentiellement amateur. Le football se développe principalement dans les établissements scolaires, les universités et les équipes d’entreprise, bien loin des championnats professionnels qui émergent déjà dans plusieurs pays européens.
Malgré ces avancées, le ballon rond reste relativement confidentiel. Les compétitions attirent peu de spectateurs et concernent essentiellement le monde scolaire, universitaire et quelques grandes entreprises.
Le Japon connaît donc le football. Mais il ne l’a pas encore véritablement adopté.
Le football japonais avant Captain Tsubasa en 6 dates
1873 – Introduction du football au Japon par Archibald L. Douglas.
1921 – Création de la Japan Football Association et première Coupe de l’Empereur.
1965 – Lancement de la Japan Soccer League (JSL).
1968 – Médaille de bronze aux Jeux olympiques de Mexico.
1981 – Début de Captain Tsubasa dans Weekly Shōnen Jump.
1993 – Naissance de la J.League professionnelle.

Pendant ce temps-là, le baseball conquiert le pays
Introduit dès 1872 par des enseignants américains, le baseball s’impose rapidement dans les écoles, les universités puis les entreprises. Les tournois lycéens, notamment le célèbre Kōshien, deviennent de véritables rendez-vous nationaux. L’arrivée de Babe Ruth et de l’équipe américaine en 1934 attire près de 100 000 spectateurs à Tokyo, tandis que la création de la ligue professionnelle japonaise achève d’ancrer le baseball comme sport collectif numéro un.
Sa domination ne repose pourtant pas uniquement sur les terrains. Les retransmissions télévisées, la presse et les compétitions scolaires contribuent à faire du baseball un véritable phénomène culturel. Les mangas jouent eux aussi un rôle important. Des séries comme Star of the Giants (1966) ou Dokaben (1972) deviennent d’immenses succès populaires et offrent aux jeunes Japonais des héros auxquels s’identifier.
À l’inverse, le football reste largement absent de la culture populaire. Quelques mangas lui sont déjà consacrés, mais leur diffusion demeure limitée et ils ne parviennent pas à rivaliser avec les grandes séries de baseball publiées dans les principaux magazines shōnen.
Cette différence marquera également Yoichi Takahashi. Dans plusieurs interviews, l’auteur explique qu’il lisait principalement des mangas de baseball durant son enfance, tout simplement parce que c’était le sport que tout le monde pratiquait autour de lui. Le déclic viendra plus tard, en regardant la Coupe du monde 1978 en Argentine. Fasciné par le niveau de jeu et l’ambiance du tournoi, il découvre un football très différent de celui qu’il connaissait au Japon et commence alors à imaginer une histoire capable de transmettre cette passion à une nouvelle génération.
Le contraste est révélateur. Le baseball ne domine pas uniquement parce qu’il est mieux organisé. Il bénéficie déjà d’un véritable écosystème où compétitions, médias, mangas et figures populaires se renforcent mutuellement. Le football, lui, possède des structures, mais il ne dispose pas encore de cet imaginaire collectif capable de transformer une pratique sportive en phénomène de société.

Un football organisé… mais sans véritable ancrage populaire
Contrairement à une idée reçue, le football japonais n’est pas inexistant avant les années 1980. Après la Seconde Guerre mondiale, la Japan Football Association poursuit son travail de structuration et cherche progressivement à offrir un cadre plus solide à la discipline.
Cette volonté aboutit en 1965 avec la création de la Japan Soccer League (JSL), première ligue nationale du pays. Pour la JFA, cette compétition constitue une étape essentielle dans le développement du football japonais. Elle réunit huit clubs issus de grandes entreprises comme Mitsubishi, Yanmar, Hitachi ou Furukawa, qui investissent dans leurs équipes dans une logique de prestige et de formation.
Son fonctionnement reste pourtant très éloigné des grands championnats professionnels européens. Les joueurs sont avant tout des salariés. Ils travaillent pour leur entreprise la journée avant de s’entraîner le soir et de défendre les couleurs de leur employeur le week-end.
Plusieurs chercheurs japonais spécialisés dans la sociologie du sport estiment que ce modèle a largement contribué au développement technique du football sans pour autant créer une véritable culture populaire autour des clubs. Les équipes représentent avant tout leur entreprise, beaucoup plus qu’une ville ou une région, ce qui limite naturellement l’identification des supporters.
Cette situation est également mise en évidence dans plusieurs documentaires de la NHK consacrés à l’histoire du football japonais. En revenant sur les années 1960 et 1970, ils montrent un sport déjà bien structuré, mais encore largement perçu comme une activité scolaire, universitaire ou corporative, loin du spectacle populaire qu’il deviendra quelques décennies plus tard.
Le football japonais possède donc déjà des fondations solides. Ce qui lui manque encore, c’est une histoire capable de dépasser le terrain pour entrer durablement dans le quotidien des Japonais.

Les mangas de football restent très confidentiels
Bien avant Captain Tsubasa, le football fait déjà plusieurs apparitions dans le manga japonais. À la charnière des années 1960 et 1970 paraissent notamment Kutabare!! Namida-kun, Soccer Banchō et Kumo o Ketobase!.
En 1970, Akakichi no Eleven, scénarisé par Ikki Kajiwara et principalement dessiné par Mitsuyoshi Sonoda, devient l’une des premières grandes séries japonaises entièrement consacrées au football. Adaptée la même année à la télévision, l’œuvre rencontre un certain succès auprès des jeunes amateurs de ce sport et participe à sa visibilité grandissante.
D’autres mangas de football apparaissent au cours des années 1970, mais aucun ne connaît encore l’influence nationale que rencontrera Captain Tsubasa après le début de sa publication en 1981.
Ce manque d’impact ne s’explique pas uniquement par leurs qualités narratives ou leur diffusion. Elles apparaissent dans un pays où le football reste encore un sport secondaire. Les enfants jouent majoritairement au baseball, les compétitions de football sont peu médiatisées et les joueurs japonais disposent de très peu de visibilité auprès du grand public.
En d’autres termes, ces mangas arrivent sans véritable écosystème pour les soutenir. Ils racontent un sport qui existe déjà, mais qui peine encore à trouver sa place dans l’imaginaire collectif.
La situation est très différente lorsqu’arrive Captain Tsubasa en 1981. La série est publiée dans Weekly Shōnen Jump, alors le magazine de manga le plus lu du Japon. Pour la première fois, des millions de jeunes lecteurs suivent chaque semaine l’histoire d’un enfant dont le rêve est de devenir le meilleur footballeur du monde.
Le football cesse alors progressivement d’être seulement un sport pratiqué dans certaines écoles ou entreprises. Il devient aussi une aventure que l’on peut imaginer, raconter et partager.
Les premiers mangas de football avant Captain Tsubasa
Une première vague d’œuvres apparaît dès la fin des années 1960, à une époque où le Japon vient de remporter la médaille de bronze aux Jeux olympiques de Mexico. Parmi elles figurent Kutabare!! Namida-kun et Soccer Banchō, lancés en 1969, puis Kumo o Ketobase! et Akakichi no Eleven en 1970. Ce dernier devient l’œuvre de football la plus visible de cette période. Adapté à la télévision pendant 52 épisodes, il rencontre un certain succès auprès des jeunes pratiquants et participe à la popularisation de la discipline.
Ces mangas ne sont donc pas tous restés confidentiels. Leur influence demeure néanmoins plus limitée et moins durable que celle de Captain Tsubasa. Le football japonais dispose alors d’une compétition nationale, la Japan Soccer League, et de figures reconnues comme Kunishige Kamamoto, mais il reste moins présent que le baseball dans la culture populaire et ne possède pas encore de championnat professionnel.
À partir de 1981, Captain Tsubasa change de dimension. Sa publication dans Weekly Shōnen Jump, puis son adaptation télévisée en 1983, lui permettent de toucher un public bien plus large. Mais son succès ne tient pas uniquement à sa diffusion : Yōichi Takahashi place de jeunes joueurs au centre du récit et leur offre un horizon encore largement inédit, celui de devenir professionnels et de se mesurer un jour aux meilleures équipes du monde.

Une médaille olympique qui ne va pas tout changer
Le premier grand exploit international du football japonais intervient lors des Jeux olympiques de Mexico en 1968. Emmenée notamment par Kunishige Kamamoto, futur meilleur buteur du tournoi, la sélection japonaise décroche la médaille de bronze après avoir éliminé la France en quarts de finale. Il s’agit alors de la première médaille olympique remportée par un pays asiatique dans cette discipline.
Pour la Japan Football Association, ce résultat marque encore aujourd’hui une étape fondatrice de son histoire. Il démontre que le Japon peut rivaliser avec des nations plus expérimentées et suscite un regain d’intérêt pour le football. Une deuxième division est progressivement mise en place et plusieurs clubs renforcent leurs ambitions en recrutant des joueurs étrangers, notamment brésiliens.
Cette dynamique reste néanmoins limitée. Les joueurs continuent de dépendre de leur entreprise, les rencontres attirent encore peu de spectateurs et les médias consacrent toujours l’essentiel de leur couverture au baseball et au sumo.
Cette période est parfois qualifiée de “grand hiver” du football japonais. Les bases du développement sont bien présentes, mais elles ne suffisent pas encore à créer une véritable culture populaire autour de ce sport.
Le décalage est d’ailleurs frappant. Alors que le Japon vient de prouver qu’il peut rivaliser sur la scène internationale, peu de jeunes rêvent encore de devenir footballeurs professionnels. Les structures progressent plus vite que l’engouement populaire, laissant un espace que ni les résultats sportifs ni les réformes de la JFA ne parviennent encore à combler.

Ce qui manquait vraiment au football japonais
Au début des années 1980, le football japonais dispose pourtant de nombreux atouts. Le pays possède une fédération reconnue, une compétition nationale historique, une ligue organisée, une médaille olympique et près de 69 000 licenciés. Sur le papier, les fondations sont bien présentes.
Pourtant, elles ne suffisent pas à faire du football un sport populaire. La discipline reste largement associée aux écoles, aux universités et aux grandes entreprises, tandis que le baseball continue d’occuper une place centrale dans les médias et la culture populaire.
Plusieurs chercheurs japonais spécialisés dans l’histoire du sport soulignent que le développement d’une discipline ne dépend pas uniquement de ses infrastructures ou de ses résultats. Il repose aussi sur la capacité d’une société à se reconnaître dans ses athlètes, ses clubs et les récits qui les entourent. C’est précisément sur ce terrain que le football japonais accuse encore un retard au début des années 1980.
C’est dans ce contexte qu’un jeune mangaka, marqué par la Coupe du monde 1978 en Argentine, imagine l’histoire d’un garçon qui rêve de devenir le meilleur footballeur du monde.
Son nom est Yoichi Takahashi.
Son héros s’appelle Tsubasa Ozora.

Lorsque Captain Tsubasa débute le 13 avril 1981, le football bénéficie soudain d’une exposition inédite auprès de toute une génération de jeunes lecteurs. Les écoles, les universités, la JFA et la Japan Soccer League avaient déjà préparé le terrain. Le manga, lui, apporte ce qui faisait encore défaut : des personnages, des rêves et une histoire dans laquelle des millions d’enfants peuvent enfin se projeter.
En racontant le parcours d’un enfant plutôt que les exploits d’athlètes déjà installés, Captain Tsubasa transforme progressivement le regard porté sur ce sport. Le football cesse d’être seulement une pratique. Il devient une ambition.
En 1981, le football japonais possède enfin ce qui lui manquait depuis des décennies : une histoire capable de faire rêver. Reste encore à savoir si ce rêve sera suffisant pour transformer durablement la réalité. C’est précisément ce qui se jouera au cours des années suivantes, entre Captain Tsubasa, la professionnalisation du football japonais et la naissance de la J.League.
La popularité du football japonais ne naît pourtant pas d’un seul événement. Elle est le résultat d’un long processus où les institutions, les compétitions, les médias et la culture populaire se sont progressivement renforcés les uns les autres.
Et si Captain Tsubasa n’en est pas le point de départ, il en est probablement le trait d’union.
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