[dossier] Pourquoi Gaby hait-elle les habitants de Paradis, des gens qu’elle ne connaît pas ?
Lorsque Gaby Braun apparaît dans Attack on Titan – Shingeki no Kyojin, elle n’a jamais rencontré un seul habitant de Paradis. Elle ne connaît ni leurs villages, ni leurs familles, ni ce qu’ils pensent réellement de Mahr. Et pourtant, elle sait déjà qu’ils sont dangereux, qu’ils portent encore la responsabilité des crimes de leurs ancêtres et qu’ils méritent d’être combattus. Elle sait même comment les appeler : les « démons de l’île ».
Sommaire
- Avant de détester quelqu’un, il faut commencer par le catégoriser
- Quand une catégorie finit par remplacer les individus
- Marquer, séparer, rendre visible la différence
- Déshumaniser ne signifie pas toujours dire que l’autre n’est plus humain
- Comment l’Histoire a transformé des voisins en ennemis
- Ce mécanisme n’a évidemment pas disparu
- Et nos propres sociétés ne sont pas vraiment à l’abri
- Gaby finit par rencontrer les gens qu’elle déteste
- Kaya pose la question à laquelle la catégorie ne peut pas répondre
- La famille Braus détruit l’idée d’un comportement collectif
- Quand Gaby comprend qu’il n’y avait pas de « démons »
- Mais les Eldiens peuvent réellement devenir des Titans
- Une menace réelle peut-elle rendre tout un peuple coupable ?
- Ce que Gaby abandonne réellement
- Gaby ne découvre finalement rien d’extraordinaire
- Sources
- Catégorisation sociale, stéréotypes et responsabilité collective
- Déshumanisation et exclusion morale
- Menace intergroupe
- Shoah : catégorisation, marquage et ségrégation
- Rwanda : propagande et transformation d’une menace en ennemi collectif
- Rohingyas / Myanmar
- Ukraine
- Gaza / Palestiniens
C’est assez étrange quand on y pense car Gaby ne connaît presque rien de ces gens, mais elle possède déjà sur eux un jugement extrêmement précis. Au chapitre 91, elle explique même vouloir participer à leur extermination afin de montrer au monde que les Eldiens vivant à Mahr sont différents de ceux de Paradis. Devenir Guerrière doit lui permettre de prouver qu’il existe encore des Eldiens dignes de confiance et, à terme, de contribuer à libérer les siens de la zone d’internement.
Elle ne se considère donc pas comme étrangère au peuple eldien. Au contraire, elle porte cette identité au point d’en faire presque une dette : les Eldiens ont commis des crimes, le monde continue de les juger pour cela et sa génération doit désormais prouver qu’elle mérite autre chose.
J’ai donc commencé à questionner ce raisonnement : comment arrive-t-on à détester aussi fortement des personnes que l’on n’a jamais rencontrées ? Et surtout, comment finit-on par être convaincu que l’appartenance d’un individu à un groupe nous apprend déjà ce qu’il pense, ce qu’il veut, voire même ce dont il serait capable ?
Avant de détester quelqu’un, il faut commencer par le catégoriser
Nous catégorisons constamment les personnes qui nous entourent, souvent sans même nous en rendre compte, que ce soit par nationalité, religion, profession, génération, opinion politique ou simplement selon qu’elles appartiennent à notre groupe ou à celui d’en face.
En psychologie sociale, cette manière d’organiser notre environnement porte justement un nom : la catégorisation sociale. En soi, elle n’a rien d’anormal puisque notre cerveau utilise des catégories pour simplifier un monde social beaucoup trop complexe pour lui.
Les travaux d’Henri Tajfel sont d’ailleurs devenus particulièrement célèbres sur ce sujet. Dans ses expériences dites des « groupes minimaux », des participants étaient répartis dans des groupes selon des critères volontairement insignifiants, sans histoire commune, sans conflit préalable et sans véritable connaissance personnelle des autres membres. Pourtant, certaines formes de favoritisme envers leur propre groupe apparaissaient déjà dans la manière de distribuer des ressources. Tajfel ne démontre cependant pas qu’il suffit de séparer des personnes en deux groupes pour qu’elles commencent automatiquement à se haïr.
La psychologue Marilynn Brewer a insisté sur cette différence : favoriser ceux que l’on considère comme les nôtres ne signifie pas nécessairement vouloir du mal aux autres. Pour qu’une simple différence devienne vraiment hostile, il faut généralement lui ajouter une histoire, une menace, des normes sociales ou un système capable de donner à cette différence une signification beaucoup plus importante.
À Mahr, Gaby grandit au milieu de tout cela. Pour elle, être Eldienne ne correspond pas seulement à une origine familiale puisque cette appartenance détermine son lieu de vie, le brassard qu’elle doit porter, les restrictions auxquelles sa population est soumise et la manière dont elle peut espérer améliorer son statut social. Le programme des Guerriers introduit d’ailleurs une possibilité très particulière : un Eldien peut obtenir avec sa famille un statut privilégié s’il démontre suffisamment son utilité et sa loyauté envers Mahr.
Gaby apprend ainsi très tôt qu’elle appartient à un groupe considéré comme inférieur, mais qu’il existe une manière d’échapper partiellement à cette condition. C’est ici qu’une deuxième catégorie devient extrêmement importante dans sa manière de voir le monde : les Eldiens de Paradis. Dans son raisonnement, eux aussi descendent du même peuple, mais contrairement aux Eldiens vivant à Mahr, ils refusent la culpabilité que les siens doivent continuer à porter au quotidien et représentent toujours la menace historique associée aux Titans. Gaby peut ainsi opposer les Eldiens qu’elle considère comme vertueux aux « démons de l’île ».
La séparation ne passe donc plus uniquement entre Mahr et les Eldiens puisqu’elle traverse le peuple eldien lui-même.
Catégorie, stéréotype, essentialisation : quelle différence ?
Ces trois notions sont proches mais ne décrivent pas exactement la même chose.
– Catégoriser consiste à regrouper plusieurs individus sous une même appartenance : Eldiens, Mahrs, habitants de Paradis…
– Stéréotyper consiste à associer certaines caractéristiques à cette catégorie : dangereux, violent, loyal, traître…
– Essentialiser va encore plus loin : ces caractéristiques finissent par être perçues comme l’expression de ce que le groupe serait profondément et durablement.
C’est ainsi que « certains membres ont commis cela » peut progressivement devenir « ils font cela », puis « ils sont tous comme cela ».

Quand une catégorie finit par remplacer les individus
En général, nous savons très bien que les membres des groupes auxquels nous appartenons sont extrêmement différents les uns des autres. Deux Français peuvent avoir des opinions opposées sur presque tout, deux personnes d’une même religion pratiquer leur foi de manière complètement différente et deux supporters du même club partager une passion commune tout en ayant des personnalités, des valeurs et des comportements radicalement différents.
Cette même diversité devient pourtant parfois beaucoup moins évidente lorsqu’on observe un groupe que l’on connaît peu.
La psychologie sociale parle d’« effet d’homogénéité de l’exogroupe » pour décrire cette tendance à percevoir les membres d’un groupe extérieur comme plus semblables entre eux que ceux de son propre groupe. L’effet n’est évidemment pas systématique ni identique dans toutes les situations, mais il permet malgré tout de comprendre comment une catégorie peut progressivement prendre plus de place que les personnes qui la composent.
À cela peuvent s’ajouter les stéréotypes et ce que certains chercheurs appellent l’essentialisation. Un comportement commis par certains membres du groupe commence alors à être interprété comme le signe d’une caractéristique plus profonde et plus stable : « certains membres de ce groupe ont commis cela » peut devenir petit à petit « ils font cela », puis « ils sont comme cela ».
Gaby utilisera exactement ce type de raisonnement lorsqu’elle rencontrera Kaya au chapitre 109. Face à une femme précise qui n’a commis aucun des crimes qu’elle lui attribue, elle sera incapable de répondre autrement qu’en revenant à l’histoire générale des Eldiens et à la culpabilité de leurs ancêtres.
Cette histoire ne peut d’ailleurs pas être considérée comme un simple mensonge fabriqué par Mahr. Attack on Titan – Shingeki no Kyojin ne révèle jamais que toutes les atrocités attribuées à l’ancien Empire eldien auraient été inventées. Willy Teyber lui-même reconnaît une partie de cette violence, tandis que l’œuvre montre également les restaurationnistes eldiens produire leur propre version avantageuse du passé.
Mahr n’a donc pas forcément besoin d’inventer toute l’histoire pour l’utiliser : il suffit que les crimes commis autrefois par certains Eldiens deviennent progressivement une information permettant de juger ceux qui vivent aujourd’hui.
Marquer, séparer, rendre visible la différence
À Revelio, cette catégorisation ne reste pas uniquement dans les discours puisqu’elle organise directement la vie quotidienne. Les Eldiens vivent dans des zones d’internement, doivent présenter des autorisations pour certains déplacements et portent un brassard permettant immédiatement de les identifier. L’anime précise également que ce signe sert à distinguer les Eldiens des autres populations et que son absence peut être sanctionnée.
L’histoire offre évidemment plusieurs exemples de systèmes ayant rendu certaines catégories visibles ou administrativement identifiables. Le parallèle le plus évident avec Attack on Titan – Shingeki no Kyojin concerne la persécution des Juifs sous le régime nazi, mais il doit être utilisé avec beaucoup de prudence. Les Eldiens ne sont pas une représentation des Juifs, Mahr n’est pas une reproduction exacte de l’Allemagne nazie et l’existence réelle du pouvoir des Titans crée une différence fondamentale sur laquelle nous reviendrons.
Certains mécanismes historiques permettent néanmoins de comprendre la fonction que peut avoir ce type de marquage. Avec les lois de Nuremberg de 1935, le régime nazi ne s’est pas contenté de persécuter des personnes pratiquant le judaïsme : l’État a progressivement construit une définition juridique de l’identité juive fondée notamment sur l’ascendance familiale. Une personne pouvait donc être classée dans cette catégorie indépendamment de la manière dont elle se définissait elle-même.
Le port obligatoire de l’étoile jaune rendra ensuite cette appartenance directement visible dans l’espace public. L’United States Holocaust Memorial Museum rappelle que ces signes ont notamment servi à stigmatiser, séparer, surveiller et contrôler les populations concernées.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un signe distinctif produit automatiquement la haine ou conduit mécaniquement à l’extermination. Il permet en revanche à une société d’appliquer concrètement les différences qu’elle a décidé de rendre importantes.
À Revelio, le brassard remplit cette fonction puisque, avant même de savoir ce qu’un Eldien pense, ce qu’il a fait ou la manière dont il se considère lui-même, son appartenance devient immédiatement identifiable.
En novembre 2021, le comité de production de Attack on Titan a même annulé la commercialisation d’une reproduction de ce brassard. Dans son communiqué, il le décrit explicitement comme un symbole de discrimination raciale et ethnique représenté dans l’œuvre.
Identifier une population ne signifie pas seulement la rendre visible
Dans plusieurs systèmes historiques de persécution, l’identification administrative a également permis d’appliquer des règles différentes selon l’appartenance : restrictions de déplacement, accès à certains emplois, confiscations, contrôles ou déplacements forcés.
Le signe visible n’est donc qu’une partie du système. Les registres, documents d’identité et classifications juridiques peuvent être tout aussi importants puisqu’ils transforment une catégorie sociale en information directement utilisable par l’administration.

Déshumaniser ne signifie pas toujours dire que l’autre n’est plus humain
Le terme « démon » utilisé pour parler des habitants de Paradis pose naturellement la question de la déshumanisation. On l’imagine souvent en comparant une population à des animaux, des parasites, des maladies ou des objets afin de rendre plus acceptable la violence exercée contre elle, alors que la recherche montre que le phénomène peut être bien plus subtil que cela.
Nick Haslam distingue notamment plusieurs formes de déshumanisation. Certaines retirent aux personnes des qualités culturellement associées à l’être humain comme la rationalité, le contrôle ou la moralité, tandis que d’autres diminuent plutôt l’individualité, la chaleur émotionnelle ou la profondeur psychologique attribuées à quelqu’un.
Les travaux de Jacques-Philippe Leyens sur l’infrahumanisation vont également dans ce sens. Il n’est pas nécessaire d’affirmer explicitement que l’autre n’est plus humain puisque certaines émotions considérées comme particulièrement humaines peuvent simplement lui être moins facilement attribuées qu’aux membres de notre propre groupe.
Mais la recherche récente apporte également une nuance importante : une personne peut être considérée comme intelligente, consciente, capable d’aimer et de souffrir tout en étant jugée coupable, dangereuse ou responsable de ce qui lui arrive. C’est pourquoi le concept d’« exclusion morale » développé par Susan Opotow est probablement encore plus utile pour comprendre certaines situations montrées dans Attack on Titan – Shingeki no Kyojin.
L’idée est assez simple : certaines personnes peuvent progressivement être placées à l’extérieur du cercle auquel nous appliquons normalement nos règles d’équité, de justice et de protection. Elles restent ainsi humaines, mais leur souffrance finit par compter différemment.
C’est assez proche de la manière dont Gaby regarde les habitants de Paradis au début de son histoire. Elle ne dit pas qu’ils sont incapables de penser ou d’avoir des émotions, mais considère surtout qu’ils appartiennent à un groupe historiquement coupable, qu’ils représentent encore une menace et que leur destruction peut donc être envisagée comme quelque chose de légitime.
Il n’est finalement pas toujours nécessaire de croire que l’autre n’est plus humain pour accepter qu’on lui fasse du mal. Il peut suffire de croire qu’il le mérite.
La déshumanisation n’explique pas toutes les violences
Les recherches récentes invitent à se méfier d’une explication trop simple selon laquelle il faudrait nécessairement « ne plus voir l’autre comme humain » avant de pouvoir lui faire du mal.
Une violence peut également être justifiée parce que la victime est considérée comme coupable, traîtresse, dangereuse ou responsable d’une menace. Dans certains cas, lui attribuer des intentions malveillantes suppose même de continuer à la considérer comme pleinement capable de penser et d’agir.
Déshumanisation, exclusion morale et culpabilité collective peuvent donc se renforcer, mais elles ne décrivent pas exactement le même mécanisme.

Comment l’Histoire a transformé des voisins en ennemis
La Shoah permet de comprendre comment une catégorie de personnes peut devenir juridiquement définie, visible et progressivement associée à des droits différents. De son côté, le génocide des Tutsi au Rwanda apporte un élément particulièrement intéressant pour comprendre Attack on Titan – Shingeki no Kyojin : ce qui se produit lorsqu’une menace provenant de certains acteurs commence à être étendue à une population entière.
Les catégories Hutu et Tutsi existaient avant la colonisation, mais elles n’étaient pas nécessairement aussi rigides, racialisées et politiquement exclusives qu’elles le deviendront ensuite. La colonisation allemande puis surtout belge a contribué à les hiérarchiser et à les figer davantage, jusqu’à faire apparaître l’appartenance ethnique sur les documents d’identité. Pendant le génocide de 1994, ces documents ont pu être utilisés à certains barrages afin d’identifier des personnes considérées comme Tutsi.
Mais le cas rwandais m’intéresse ici pour une autre raison : il existait réellement une guerre.
À partir de 1990, le Front patriotique rwandais combat le gouvernement. La menace militaire invoquée par le pouvoir n’est donc pas entièrement inventée. La propagande extrémiste va cependant effectuer un déplacement beaucoup plus large en rapprochant progressivement les combattants du FPR des civils tutsi vivant au Rwanda, jusqu’à faire d’une menace provenant d’une organisation armée une caractéristique attribuée à une population.
Des médias comme Kangura ou la RTLM vont participer à cette construction. Le terme Inyenzi, souvent traduit par « cafards », est devenu l’un des exemples les plus connus du vocabulaire déshumanisant utilisé à l’époque, mais les Tutsi étaient également présentés comme des conspirateurs, des infiltrés, des traîtres ou des complices de l’ennemi.
La fabrication d’un ennemi ne passe donc pas uniquement par l’idée qu’il serait inférieur ou moins humain. Elle peut également consister à transformer une menace précise en danger collectif jusqu’à ne plus vraiment distinguer celui qui combat de celui qui partage simplement avec lui une appartenance.
Et c’est là que le rapprochement avec Attack on Titan – Shingeki no Kyojin prend tout son sens.

Ce mécanisme n’a évidemment pas disparu
Malheureusement, ce mécanisme ne continue pas de vivre dans les livres d’Histoire. Les situations contemporaines montrent qu’une menace provenant d’individus, d’un mouvement politique ou d’une organisation armée peut toujours finir par être étendue à une population beaucoup plus large.
Cela ne signifie évidemment pas que tous ces événements sont comparables entre eux ni qu’ils possèdent la même qualification juridique. Gaza, l’Ukraine ou la situation des Rohingyas correspondent à des histoires, des violences et des procédures internationales très différentes. Ce qui m’intéresse est beaucoup plus spécifique : ce qui se passe lorsqu’une menace attribuable à certains acteurs commence à modifier la manière dont une population entière est regardée.
Au Myanmar, ce mécanisme apparaît de manière particulièrement visible avec les Rohingyas. Le 25 août 2017, l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) lance des attaques coordonnées contre une base militaire et plusieurs postes des forces de sécurité. Selon la mission internationale indépendante des Nations unies, douze membres des forces de sécurité sont tués. Les opérations militaires qui suivent vont pourtant toucher bien au-delà des membres de cette organisation et la mission de l’ONU décrira une réponse extrêmement disproportionnée visant beaucoup plus largement la population rohingya. Près de 725 000 personnes avaient fui vers le Bangladesh à la mi-août 2018. L’existence des attaques de l’ARSA n’était donc pas imaginaire. Malgré cela, un civil rohingya ne devenait pas membre de cette organisation simplement parce qu’il partageait la même appartenance ethnique.
Dans un contexte très différent, la Russie a également utilisé le vocabulaire de la « dénazification » pour justifier son invasion de l’Ukraine. L’existence de groupes d’extrême droite et ultranationalistes ukrainiens n’est pas une invention, mais cette réalité partielle a été intégrée à un récit beaucoup plus vaste permettant de caractériser l’État ukrainien, ses institutions et parfois jusqu’à l’identité ukrainienne elle-même.
Gaza pose enfin cette question d’échelle d’une manière autrement plus brutale. Les attaques menées par le Hamas le 7 octobre 2023, les meurtres commis et les prises d’otages sont réels. Pourtant, vivre à Gaza ne transforme pas un Palestinien en membre du Hamas, pas plus qu’un enfant ne devient responsable des actes d’une organisation armée parce qu’il est né sur le territoire qu’elle contrôle.
La Commission internationale indépendante d’enquête des Nations unies a conclu en septembre 2025 que les autorités et forces israéliennes avaient commis et continuaient de commettre un génocide contre les Palestiniens à Gaza. À l’heure où j’écris cet article, l’affaire Afrique du Sud c. Israël reste toujours pendante devant la Cour internationale de Justice et aucune décision définitive au fond n’a encore été rendue.
Bien entendu, ces situations sont distinctes de celle de la série. Elles permettent néanmoins de poser une question commune sans prétendre les rendre équivalentes : à partir de quel moment cesse-t-on de répondre à ceux qui représentent réellement une menace pour commencer à regarder le groupe auquel on les rattache comme une menace en lui-même ?

Et nos propres sociétés ne sont pas vraiment à l’abri
Il ne faut d’ailleurs pas attendre une guerre ou un génocide pour retrouver cette manière de raisonner. Elle apparaît aussi dans le débat politique quotidien et accompagne aujourd’hui la progression de mouvements d’extrême droite dans plusieurs démocraties.
Là encore, il serait trop facile de prétendre que tout repose sur des menaces entièrement inventées. Des attentats islamistes ont eu lieu en Europe, des crimes sont commis par des étrangers comme par des nationaux, les difficultés liées à l’intégration existent et des mouvements religieux ou politiques extrémistes sont bien réels. Nier ces éléments n’aiderait en aucune façon à comprendre les discours qui peuvent ensuite les utiliser.
Le mécanisme commence lorsqu’un événement n’est plus seulement attribué à ceux qui l’ont commis, mais utilisé pour tirer des conclusions sur un groupe beaucoup plus large, auquel on associe les auteurs. Un attentat islamiste peut ainsi alimenter un discours sur « les musulmans », un crime commis par un étranger être utilisé pour parler de « l’immigration », et les actes d’un mouvement radical finir par peser sur la manière dont sont perçues toutes les personnes auxquelles on décide de le rattacher.
Cela ne signifie en aucun cas que tout électeur d’extrême droite raisonne de cette manière, encore moins que toute politique migratoire ou sécuritaire relève de la déshumanisation. Je reproduirais alors exactement le mécanisme que cet article cherche à comprendre en enfermant des individus différents dans une catégorie supposée expliquer automatiquement ce qu’ils pensent.
Lorsque le comportement de certains commence à suffire pour juger ceux qui partagent avec eux une origine, une religion ou une nationalité, le raisonnement change profondément. La question « qu’a fait cette personne ? » laisse alors progressivement place à une autre : « de quel groupe fait-elle partie ? », et cette deuxième réponse peut finir par sembler suffisante.

Gaby finit par rencontrer les gens qu’elle déteste
Bien avant son arrivée sur Paradis, Gaby avait déjà rencontré une première contradiction dans l’idéal qu’elle porte. Reiner est revenu de l’île après avoir vécu plusieurs années au milieu de ceux que sa famille considère comme des « démons ». Au chapitre 94, lorsqu’il doit raconter ce qu’il a découvert là-bas, ses souvenirs prennent une tournure étrange. Au lieu de décrire des monstres, il parle surtout des manies et des comportements de ses anciens camarades, de détails parfois agaçants, ridicules ou insignifiants qui ressemblent beaucoup plus aux souvenirs d’un homme ayant vécu avec d’autres personnes qu’au témoignage attendu sur une population monstrueuse.
Gaby remarque d’ailleurs que quelque chose ne correspond pas et soupçonne Reiner de ne pas tout leur dire, sans que cela ne modifie encore ses propres convictions.
Puis arrive l’attaque de Revelio et, cette fois, l’expérience semble au contraire confirmer tout ce qu’elle croyait déjà. Eren attaque pendant le discours de Willy Teyber. Gaby voit Zofia mourir, Udo être tué dans le mouvement de panique et plusieurs soldats qu’elle connaît tomber pendant les combats, tandis que son quartier devient un champ de bataille sous l’offensive menée par des soldats venus de Paradis.
À partir de cet instant, la propagande ne suffit plus à expliquer sa haine. Avant Revelio, Gaby détestait essentiellement des gens qu’elle n’avait jamais rencontrés à partir d’un récit historique et politique ; après l’attaque, elle possède désormais ses propres pertes, ses propres souvenirs et une expérience personnelle qui semble confirmer que les habitants de Paradis sont réellement dangereux.
C’est également ce qui rend son évolution beaucoup plus intéressante que celle d’une enfant découvrant simplement qu’on lui aurait menti.
Falco, quant à lui, comprend déjà une partie de la situation. Il sait que Mahr a attaqué Paradis plusieurs années auparavant et que la violence de Revelio s’inscrit dans une chaîne de représailles plus ancienne. Gaby n’a évidemment pas la même capacité de recul quelques heures après avoir vu ses proches mourir. Elle ne va donc pas abandonner ses convictions parce qu’un habitant de Paradis lui montre soudainement de la gentillesse. Il en faudra beaucoup plus que cela.

Kaya pose la question à laquelle la catégorie ne peut pas répondre
Lorsque Gaby et Falco arrivent sur Paradis, la famille Braus les accueille sans connaître leur véritable identité. Gaby continue malgré tout d’interpréter ce qu’elle voit à travers ce qu’on lui a appris sur les habitants de l’île. Elle cherche les démons qu’on lui a appris à reconnaître et finit par rencontrer Kaya, une jeune fille dont la mère est morte lors de l’attaque ayant provoqué la chute du mur Maria.
Leur discussion du chapitre 109 constitue probablement le moment où son raisonnement commence réellement à vaciller. Kaya ne cherche jamais à défendre l’ancien Empire eldien, tout comme elle ne prétend pas que les habitants de Paradis seraient innocents de tout ce qui s’est produit dans l’histoire. Elle demande simplement à Gaby pourquoi sa mère devait mourir.
Cette question oblige cette dernière à quitter l’histoire générale pour revenir à une personne précise. Chaque fois qu’elle cherche une réponse, elle doit pourtant retourner vers le groupe : les crimes des anciens Eldiens, la culpabilité des ancêtres, puis l’attaque récente de Revelio.
Falco finit par rappeler que la mère de Kaya est morte parce que Mahr avait lancé son opération sur Paradis quatre ans auparavant. Kaya lui répond alors quelque chose qui complète parfaitement son raisonnement : Falco lui-même n’a pas à s’excuser pour cela simplement parce qu’il est né à Mahr.
Autrement dit, elle applique exactement le même principe aux deux camps. La mère de Kaya n’est pas responsable des crimes commis par d’anciens Eldiens, pas plus que Falco n’est responsable de l’attaque menée par Mahr simplement parce qu’il est né du même côté de la mer.
La responsabilité revient à ceux qui ont commis les actes. Cette idée paraît extrêmement simple, mais elle entre frontalement en collision avec la manière dont Gaby a appris à considérer les habitants de Paradis.

La famille Braus détruit l’idée d’un comportement collectif
La scène du restaurant de Niccolo, au chapitre 111, pousse cette contradiction encore plus loin. Gaby découvre que Sasha, la soldate qu’elle a tuée après l’attaque de Revelio, était précisément la jeune femme qui avait autrefois sauvé Kaya. Niccolo apprend à son tour que Gaby est responsable de sa mort et cherche à se venger, tandis que Kaya elle-même tente de tuer Gaby lorsqu’elle comprend ce qui s’est passé.
Dans le raisonnement que Gaby tenait encore quelques chapitres auparavant, ces réactions pourraient presque constituer une nouvelle confirmation de ce qu’elle croyait déjà savoir : les habitants de Paradis sont bien des êtres violents.
Mais le père de Sasha refuse cette conclusion. Il vient pourtant de perdre sa fille et se retrouve face à la personne qui l’a tuée, avec une raison personnelle autrement plus forte que la culpabilité historique utilisée par Gaby pour condamner les habitants de l’île. Malgré cela, il refuse de transformer sa douleur en permission d’en tuer une autre.
Tous ces personnages appartiennent au même groupe et pourtant leur appartenance ne permet pas de prévoir ce qu’ils vont faire. Niccolo cherche à se venger, Kaya cède elle aussi à la colère, le père de Sasha refuse de tuer Gaby et la famille finit malgré tout par la protéger. Ce que Gaby avait appris à regarder comme un ensemble relativement homogène commence alors à se fragmenter en individus capables de réactions profondément différentes.

Quand Gaby comprend qu’il n’y avait pas de « démons »
Pieck va également permettre à Gaby de comprendre qu’être Eldienne, être Guerrière et croire en Mahr ne se confondent pas nécessairement. Au chapitre 116, elle explique clairement qu’elle ne fait pas confiance à l’État mahr, même si elle reste profondément attachée aux camarades avec lesquels elle a combattu.
Pour Gaby, qui a grandi en apprenant que servir Mahr était précisément la manière de prouver qu’elle était une bonne Eldienne, cette distinction compte beaucoup. Pieck lui montre qu’il est possible de rester fidèle aux personnes avec lesquelles elle a combattu sans pour autant adhérer au discours de l’État qui les envoie au combat.
Puis arrive le chapitre 118, dans lequel Gaby finit par formuler elle-même ce que son séjour à Paradis lui a fait comprendre : il n’y avait pas de démons sur cette île, seulement des gens. Le reste de son raisonnement est encore plus intéressant puisqu’elle reconnaît qu’ils avaient décidé que des personnes qu’ils n’avaient même jamais rencontrées étaient des démons.
À ce moment-là, nous revenons directement à la question posée au début de cet article. Gaby pouvait haïr des habitants de Paradis qu’elle n’avait jamais rencontrés parce qu’une grande partie de ce qu’elle croyait savoir sur eux existait avant même la rencontre. Leur histoire, leur supposée culpabilité et le danger qu’ils étaient censés représenter donnaient déjà un sens à leur identité.
Vivre parmi eux ne lui révèle pas qu’ils seraient finalement tous innocents ou bienveillants. Cela l’oblige surtout à découvrir quelque chose que le récit collectif rendait beaucoup plus difficile à voir : derrière la catégorie se trouvent des personnes qui ne pensent pas toutes de la même façon, n’ont pas commis les mêmes actes et ne portent pas les mêmes responsabilités.
Mais Attack on Titan – Shingeki no Kyojin ajoute immédiatement une difficulté que notre propre histoire humaine ne possède pas.

Mais les Eldiens peuvent réellement devenir des Titans
Comparer certains mécanismes de Mahr à des systèmes historiques de discrimination peut porter à confusion si l’on oublie une différence fondamentale : dans l’univers de Attack on Titan – Shingeki no Kyojin, les Eldiens possèdent réellement une particularité biologique dangereuse.
Les Sujets d’Ymir peuvent être transformés en Titans et les Neuf Titans ne peuvent être transmis qu’entre eux. Le Titan Originel est capable d’exercer des pouvoirs à une échelle considérable sur cette population et Zeke, qui possède le Titan Bestial, peut même provoquer la transformation de personnes ayant absorbé son fluide spinal.
Mahr utilise d’ailleurs directement cette capacité comme arme de guerre. À Fort Slava, des Eldiens sont transformés en Titans puis utilisés contre l’ennemi.
La peur du pouvoir des Titans ne repose donc pas uniquement sur une invention propagandiste puisque cette menace est bien réelle dans l’univers créé par Hajime Isayama. Elle finira même par atteindre une dimension mondiale lorsque Eren déclenchera le Grand Terrassement.
C’est ici que se trouve la limite principale de toute comparaison directe entre les Eldiens et des populations ayant subi des persécutions raciales ou ethniques dans notre histoire humaine. Dans le monde réel, une ethnie ne possède évidemment aucune capacité biologique surnaturelle permettant à ses membres de se transformer en armes géantes.
Isayama introduit ainsi quelque chose de beaucoup plus complexe qu’une simple opposition entre propagande et vérité. Mahr ment, manipule l’histoire et exploite les Eldiens, mais le danger titan existe bel et bien et ne provient pas d’un mythe ou d’une légende.
La question devient alors beaucoup plus intéressante : que reste-t-il du raisonnement de Gaby lorsque la menace qu’on lui a décrite n’est pas entièrement imaginaire ?
Une menace réelle peut-elle rendre tout un peuple coupable ?
Un Sujet d’Ymir peut être transformé en Titan, mais un Eldien ordinaire ne se transforme pas spontanément. Il ne possède pas nécessairement l’un des Neuf Titans, ne contrôle pas l’Originel et n’a évidemment pas choisi la particularité biologique avec laquelle il est né. Surtout, il ne décide pas de la manière dont Mahr transforme certains Eldiens en armes.
L’existence du pouvoir des Titans permet donc d’avoir peur de quelque chose de réel sans pour autant résoudre la question de la responsabilité.
Certains Eldiens ont commis des atrocités dans le passé, Mahr utilise réellement des Eldiens comme Titans et Eren, avec les soldats de Paradis, a réellement attaqué Revelio. Mais la mère de Kaya n’a participé à rien de tout cela, et c’est justement là que le raisonnement collectif atteint sa limite : reconnaître qu’un danger existe ne suffit pas à déterminer qui en est responsable.
C’est finalement la même distinction que Gaby avait été incapable de faire au chapitre 109. Elle possédait une réponse à la question « qu’ont fait les Eldiens ? », mais cette réponse ne lui permettait toujours pas d’expliquer pourquoi cette femme précise devait mourir.
Une menace réelle peut-elle être instrumentalisée ?
Oui. Une menace n’a pas besoin d’être inventée pour devenir un outil politique.
Un attentat, une guerre, l’existence d’un groupe armé ou d’un courant extrémiste peuvent fournir un point de départ réel. Le basculement apparaît lorsque cette réalité sert ensuite à attribuer les mêmes intentions, la même dangerosité ou la même culpabilité à tous ceux que l’on rattache au groupe concerné.
La question n’est donc pas seulement de distinguer le vrai du faux, mais aussi de déterminer à qui une responsabilité peut réellement être attribuée.
Ce que Gaby abandonne réellement
Au chapitre 124, Gaby retrouve Kaya alors que des Titans menacent de nouveau les habitants de Paradis. Elle risque sa vie pour la sauver et Kaya la protège ensuite en prétendant qu’elle fait partie de sa famille. Lorsque cette dernière lui demande si elle est un démon, Gaby lui répond que non.
Et lorsqu’elle reprend ce mot quelques instants plus tard, son sens a complètement changé. Elle pense désormais aux personnes qu’elle a elle-même tuées afin d’être félicitée, reconnue et considérée comme une bonne Eldienne.
Le chemin parcouru depuis le chapitre 91 est immense. Au début de l’arc Mahr, être un « démon » dépendait essentiellement de l’endroit où l’on était né et du groupe auquel on appartenait. Les habitants de Paradis pouvaient être condamnés avant même d’avoir agi puisque cette identité suffisait déjà à les rendre suspects ou coupables. Au chapitre 124, Gaby commence au contraire à regarder ce que les personnes ont réellement fait.
Rien dans le manga ne permet pour autant d’affirmer qu’elle abandonne toute colère, toute haine ou toute loyauté envers ceux avec lesquels elle a grandi. Il ne montre pas non plus une Gaby qui aurait soudainement compris l’ensemble des mécanismes politiques de Mahr ou qui serait devenue une sorte de militante opposée à tout ce qu’elle croyait auparavant.
Son évolution est beaucoup plus précise : elle cesse progressivement de considérer l’identité « habitant de Paradis » comme une preuve suffisante de culpabilité.
Attack on Titan – Shingeki no Kyojin ne remplace donc pas chez elle une catégorie par une autre en lui révélant que les « méchants » étaient en réalité les « gentils ». Les personnes qu’elle rencontre sur Paradis sont capables de bonté, de violence, de vengeance, de compassion et parfois de cruauté, exactement comme celles de Mahr.
Sasha a tué des soldats à Revelio, Kaya tente de s’en prendre à Gaby lorsqu’elle découvre qu’elle est responsable de sa mort, Niccolo cherche lui aussi à se venger, tandis qu’Eren finira par écraser une grande partie du monde extérieur. Pourtant, aucune de ces violences ne suffit à faire de tous les habitants de Paradis des coupables, pas plus que Reiner, Falco ou Pieck ne deviennent responsables de l’ensemble des crimes commis par Mahr simplement parce qu’ils ont servi son armée.
À mesure que Gaby découvre ce monde par elle-même, les explications qu’on lui avait données deviennent donc insuffisantes pour comprendre les personnes qu’elle rencontre. Être Eldien, vivre sur Paradis ou servir Mahr peut raconter une partie de l’histoire d’un individu, mais cela ne permet pas à lui seul de savoir ce qu’il pense, ce qu’il a fait ni ce dont il est responsable.

Gaby ne découvre finalement rien d’extraordinaire
Peut-on réellement haïr quelqu’un que l’on ne connaît pas ? La réponse est clairement oui, mais pas nécessairement parce que nous aurions été convaincus que l’autre est monstrueux, inférieur ou même totalement différent de nous. Il suffit parfois qu’un ensemble d’informations arrive avant la rencontre : une histoire qui nous explique ce que son peuple aurait fait, des mots qui permettent de le désigner, un système qui matérialise sa différence et, parfois, des actes commis par certains membres de son groupe qui semblent confirmer tout ce que nous avions déjà appris.
Petit à petit, nous pouvons alors avoir l’impression d’en savoir suffisamment sur une personne sans l’avoir jamais rencontrée.
C’est exactement ce qui arrive à Gaby. Avant même de poser le pied sur Paradis, elle possède déjà une histoire qui explique les crimes de ses habitants, un vocabulaire qui permet de les désigner et une identité personnelle construite en opposition à eux. Puis Revelio vient donner une réalité concrète à cette représentation puisque des soldats venus de l’île attaquent son quartier et tuent des personnes auxquelles elle tenait.
C’est probablement l’un des choix les plus intéressants de Hajime Isayama dans l’écriture de son personnage. Il aurait été beaucoup plus simple de révéler à Gaby que tout ce qu’on lui avait appris était faux, puis de lui faire rencontrer quelques habitants de Paradis suffisamment gentils pour qu’elle comprenne immédiatement qu’elle avait été manipulée.
Or, ce n’est pas ce que raconte la série. L’ancien Empire eldien a probablement commis de véritables atrocités, les Titans représentent réellement une menace, Mahr a réellement été attaquée à Revelio et Gaby a réellement perdu des personnes auxquelles elle tenait.
Rien de tout cela ne rend pourtant la mère de Kaya coupable.
Après des dizaines de chapitres, des guerres, des morts, des discours politiques et plusieurs générations de haine entre Mahr et Eldia, Gaby n’arrive donc pas à une révélation philosophique particulièrement complexe. Elle comprend simplement qu’une personne ne devrait pas être condamnée pour ce qu’elle n’a pas fait.
Cette idée semble presque évidente lorsqu’on la formule ainsi. Pourtant, Attack on Titan – Shingeki no Kyojin montre justement à quel point elle peut devenir fragile lorsque plusieurs générations grandissent au milieu d’un même récit historique, de traumatismes réels, de menaces collectives et d’institutions qui organisent concrètement la séparation entre les groupes.
Gaby a grandi avec cette manière de regarder Paradis. Avant même d’en rencontrer les habitants, elle connaissait leur histoire, leur culpabilité et le danger qu’ils étaient censés représenter. Il lui faudra finalement vivre parmi eux pour comprendre que ce qu’elle connaissait surtout, ce n’étaient pas les individus eux-mêmes, mais le récit construit autour de leur groupe.
Et c’est probablement là que la suite de ce dossier devient réellement intéressante. Car Gaby n’a évidemment pas inventé seule les « démons de l’île ». Quelqu’un lui a appris cette histoire, lui a donné les mots pour les désigner et lui a montré comment interpréter ce qu’elle voyait.
Reste donc à comprendre comment une représentation aussi forte peut être apprise, répétée et renforcée jusqu’à finir par devenir une évidence collective.
Sources
Hajime Isayama — Attack on Titan / Shingeki no Kyojin, Kodansha : source primaire pour Gaby, Mahr, Revelio, les candidats Guerriers, Reiner, Kaya, la famille Braus, Pieck, le pouvoir des Titans et l’évolution du personnage. Chapitres particulièrement utilisés : 91, 94, 105, 109, 111, 116, 118 et 124.
Pika Édition — L’Attaque des Titans : édition française officielle utilisée pour vérifier les chapitres, les titres et la terminologie française.
Site officiel japonais de Attack on Titan – The Final Season : informations officielles concernant les Eldiens, les candidats Guerriers, les Titans et les éléments de contexte diffusés avec l’anime.
Comité de production de Attack on Titan — communiqué du 15 novembre 2021 concernant le brassard mahr : le brassard y est explicitement décrit comme un symbole de discrimination raciale et ethnique représenté dans l’œuvre.
Catégorisation sociale, stéréotypes et responsabilité collective
Henri Tajfel, Michael Billig, Robert Bundy & Claude Flament — “Social Categorization and Intergroup Behaviour”, European Journal of Social Psychology (1971) : expériences des « groupes minimaux » et apparition du favoritisme intragroupe.
Marilynn B. Brewer — “The Psychology of Prejudice: Ingroup Love or Outgroup Hate?”, Journal of Social Issues (1999) : distinction entre préférence pour son propre groupe et hostilité envers le groupe extérieur.
Thomas M. Ostrom & Constantine Sedikides — travaux sur l’effet d’homogénéité de l’exogroupe : analyse de la tendance à percevoir les membres d’un groupe extérieur comme davantage semblables entre eux.
Nick Haslam, Louis Rothschild & Donald Ernst — travaux sur l’essentialisme social (2000) : manière dont certaines caractéristiques peuvent finir par être perçues comme constitutives et durables d’un groupe.
Brian Lickel, Toni Schmader & David L. Hamilton — travaux sur l’entitativité et la responsabilité collective (2003) : manière dont les actes de certains membres peuvent être étendus à d’autres lorsque le groupe est perçu comme une entité cohérente.
Raymond S. Nickerson — “Confirmation Bias: A Ubiquitous Phenomenon in Many Guises” (1998) : rôle du biais de confirmation dans le maintien de croyances déjà installées.
Déshumanisation et exclusion morale
Nick Haslam — “Dehumanization: An Integrative Review”, Personality and Social Psychology Review (2006) : présentation des différentes formes de déshumanisation.
Jacques-Philippe Leyens et al. — travaux sur l’infrahumanisation : étude des formes plus discrètes de diminution de l’humanité attribuée aux groupes extérieurs.
Nour Kteily et al. — travaux sur la déshumanisation explicite (2015)
Susan Opotow — travaux sur l’exclusion morale (1990) : définition du processus par lequel certaines personnes ou certains groupes sont placés en dehors du cercle auquel sont normalement appliquées les règles de justice et d’équité.
Albert Bandura — travaux sur le désengagement moral (1990) : justification morale, déplacement de responsabilité, attribution de la faute aux victimes ou déshumanisation comme différents moyens de rendre une violence compatible avec sa propre morale.
Tage Rai, Piercarlo Valdesolo & Jesse Graham — travaux sur violence et déshumanisation (2017) : montrent notamment qu’une violence moralement motivée n’exige pas nécessairement de nier l’humanité de la victime.
Harriet Over — travaux critiques sur le rôle attribué à la déshumanisation (2021)
Jeroen Vaes, Maria Paola Paladino & Nick Haslam — réponse au débat sur la déshumanisation (2021)
Johannes Lang — travaux sur déshumanisation et violence collective (2020)
Menace intergroupe
Blake M. Riek, Eric W. Mania & Samuel L. Gaertner — méta-analyse sur la menace intergroupe (2006) : relation entre différentes formes de menace perçue et attitudes envers les groupes extérieurs.
Walter G. Stephan, Rolando Diaz-Loving & Anne Duran — travaux sur la menace intergroupe (2000)
Shoah : catégorisation, marquage et ségrégation
United States Holocaust Memorial Museum — Nuremberg Laws : définition juridique et raciale imposée aux Juifs par le régime nazi.
United States Holocaust Memorial Museum — Jewish Badge : fonctions du marquage, notamment identification, stigmatisation, séparation, surveillance et contrôle.
United States Holocaust Memorial Museum — Ghettos : ségrégation, concentration, exploitation et évolution des fonctions des ghettos sous domination nazie.
Rwanda : propagande et transformation d’une menace en ennemi collectif
Alison Des Forges — Leave None to Tell the Story: Genocide in Rwanda, Human Rights Watch : référence majeure sur la préparation du génocide, la guerre, la propagande et la généralisation de la menace aux civils tutsi.
Scott Straus — travaux sur les effets des médias pendant le génocide des Tutsi (2007) : nuance l’idée d’une propagande médiatique agissant mécaniquement sur tous les auditeurs et insiste sur ses effets conditionnels.
Tribunal pénal international pour le Rwanda / Mécanisme international résiduel — “Media Case” : rôle de Kangura et de la RTLM et questions liées à l’incitation directe et publique au génocide.
Rohingyas / Myanmar
Nations unies — Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Myanmar : attaques de l’ARSA, réponse militaire, déplacement massif des Rohingyas et conclusions relatives aux actes génocidaires.
Conseil de sécurité des Nations unies — situation des Rohingyas / Myanmar
Cour internationale de Justice — Gambie c. Myanmar : procédure concernant les obligations du Myanmar au regard de la Convention sur le génocide.
Ukraine
Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme / Human Rights Monitoring Mission in Ukraine : documentation des victimes civiles et des violations commises depuis l’invasion russe.
Cour pénale internationale — Situation in Ukraine : enquêtes et procédures relatives aux crimes internationaux commis en Ukraine.
Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe — Résolution 2556 (2024) : analyse notamment de la rhétorique russe autour de la « dénazification », de la négation de l’identité ukrainienne et des discours pouvant participer à une incitation génocidaire.
Gaza / Palestiniens
Nations unies — Commission internationale indépendante d’enquête sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël — rapport A/HRC/60/CRP.3 : conclusion publiée en 2025 concernant le génocide des Palestiniens à Gaza.
Cour internationale de Justice — Afrique du Sud c. Israël : procédure engagée au titre de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.
OCHA — Occupied Palestinian Territory : données humanitaires sur Gaza, victimes, déplacements, destruction des infrastructures et conditions de vie.
![[dossier] Pourquoi Gaby hait-elle les habitants de Paradis, des gens qu’elle ne connaît pas ? Un enfant en pleurs retenu par plusieurs mains face aux Titans du Grand Terrassement dans la saison finale d’Attack on Titan.](https://im-a-collector.com/wp-content/uploads/2026/08/imacollector-dossier-attack-on-titan-genocide-cover-OK-150x150.jpg)
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